La bibliothèque Saint-Sulpice, ce cimetière d’idées

«Sa mission, [à la bibliothèque], c’est de donner accès; c’était vrai pour Ptolémée à la fondation de la bibliothèque d’Alexandrie, c’est encore vrai de nos jours.»
Photo: in situ + DMA, BAnQ Saint-Sulpice «Sa mission, [à la bibliothèque], c’est de donner accès; c’était vrai pour Ptolémée à la fondation de la bibliothèque d’Alexandrie, c’est encore vrai de nos jours.»

Lise Bissonnette, meneuse du projet de la Grande bibliothèque (GB) et de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), a partagé avec Le Devoir ses réflexions sur la bibliothèque Saint-Sulpice. Ce bâtiment patrimonial construit en 1914, et laissé à l’abandon depuis 2005, a vu s’éteindre la semaine dernière un énième projet — BAnQ Saint-Sulpice, une bibliothèque d’innovation axée sur les Fab Lab — qui devait mener à sa réfection. Qu’en faire, désormais ? Comment penser la revitalisation de cet édifice ? Propos recueillis par Catherine Lalonde.

Saint-Sulpice est une bibliothèque depuis sa construction. En haut, il y a une magnifique grande salle de lecture sur deux étages avec une mezzanine, et derrière, là où les bibliothécaires allaient chercher les livres quand on les leur demandait, il y a une structure autoportante en acier qui vient du temps des bibliothèques Carnegie aux États-Unis. Il y en a deux ou trois exemples au Québec. Si vous démolissez ça, le bâtiment tombe. Cette structure énorme qui portait les livres porte aussi le bâtiment. On ne peut pas transformer cet édifice en n’importe quoi.

La bibliothèque Saint-Sulpice fait partie de l’histoire de la Grande Bibliothèque. À la création de la Bibliothèque nationale du Québec, en 1967, le gouvernement a décidé d’installer cette dernière dans la bibliothèque Saint-Sulpice. On n’y trouvait alors que les énormes collections nationales. Quand a germé l’idée de GB, on savait qu’il fallait reloger la collection nationale : Saint-Sulpice était trop petit ; et déjà, ça demandait une autre organisation que des petits fichiers avec de petits cartons dans de petits tiroirs en bois. D’autre part, la Bibliothèque de Montréal, rue Sherbrooke, n’était plus fonctionnelle non plus. La Ville de Montréal ne s’occupait de rien, le gouvernement a tout pris en charge pour créer une GB. Les collections de Saint-Sulpice ont déménagé dans la nouvelle GB en 2005. C’est là que ça a commencé à péricliter pour le bâtiment patrimonial. Il me semble que Saint-Sulpice doit garder un lien avec son histoire. Ce bâtiment est à côté de la Grande Bibliothèque, il y a un lien entre les deux qui ne devrait pas être rompu.

Le potentiel était indéniable. J’ai toujours eu une obsession pour la bibliothèque Saint-Sulpice. Ç’a été ma première question à Lucien Bouchard quand il m’a demandé de diriger le projet de la GB du Québec : « Est-ce que je peux garder Saint-Sulpice ? » On avait créé un comité pour penser ce qu’il fallait faire avec le bâtiment, mais je n’ai jamais senti d’intérêt très marqué au sein du ministère de la Culture ; ça ne s’est pas arrangé avec le temps. On a essayé de notre côté de lui trouver une vocation : notre projet, dont on a très peu parlé, c’était d’en faire une bibliothèque-musée des arts vivants, avec des décors, des manuscrits, des écrits d’artistes ; quelque chose qui ressemblerait un peu à la bibliothèque de l’Opéra à Paris. Il y a à Saint-Sulpice une très belle salle de spectacle à l’italienne au sous-sol, toute vieille et décatie, qui aurait été merveilleuse dans ce contexte. Il y a eu aussi le projet de l’Association nationaledes éditeurs de livres. Et Le Vivier, le regroupement pour la musique.

L’édifice est vacant depuis trop longtemps. L’UQAM a acheté Saint-Sulpice en 2005, dans sa grande expansion immobilière, qui aurait pu bien développer le Quartier latin. Ç’aurait pu être une bibliothèque universitaire, mais l’affaire de l’îlot Voyageur a tout arrêté. Et là, le bâtiment a commencé à vraiment se détériorer. Sur un immeuble ancien comme ça, ça n’a pas de bon sens ce que les éléments peuvent faire comme dégâts. Un bâtiment qui ne sert pas se détériore, et Saint-Sulpice est resté vide depuis 2005. En 2008, l’UQAM a voulu le vendre à une sociétéà numéro. Le gouvernement l’a racheté. Finalement, l’édifice a été remis à BAnQ, en 2016 pour le projet BAnQ Saint-Sulpice axé sur les Fab Lab.

Une bibliothèque doit donner accès à la culture. Sa mission, c’est de donner accès ; c’était vrai pour Ptolémée à la fondation de la bibliothèque d’Alexandrie, c’est encore vrai de nos jours. Donner accès à la culture et, aujourd’hui, on ajoute à l’information. Si vous faites ça, ça me va. Si un Fab Lab, c’est d’élargir l’accès à des objets de culture, avec de nouvelles manières technologiques, je suis preneuse du projet. Ma réticence sur BAnQ Saint-Sulpice est autour de l’idée de bibliothèque pour adolescents. La bibliothèque pour enfants, c’est une mission claire d’initiation à la lecture, expérimentée depuis longtemps, qui fonctionne à merveille. La bibliothèque pour adolescents, ce n’est pas si clair.

La question de l’argent reste incontournable. Saint-Sulpice est devenu un cimetière des idées. Il me semble que ç’aurait été relativement facile si on s’était entendus dès le début sur le fait que ce bâtiment a un sens et une importance. C’est sûr que la question de l’argent va revenir, parce qu’elle est incontournable. Il va falloir payer, de toute façon.