25 ans de quotidien sublimé pour l’oreille

Avec <em>This American Life</em>, l'animateur Ira Glass a déclenché une révolution dans le milieu de l'audio.
Photo: Arturo Holmes/Getty Images/AFP Avec This American Life, l'animateur Ira Glass a déclenché une révolution dans le milieu de l'audio.

Le 17 novembre 1995, quelque chose comme le début d’un séisme se produisit sur les ondes de la radio publique de Chicago. D’une voix bancale, l’animateur Ira Glass allait lancer au détour d’une entrevue décousue l’émission qui déclencherait une révolution dans le milieu de l’audio. This American Life célèbre aujourd’hui son quart de siècle et sa secousse n’a pas épargné les créateurs d’ici.

« Je m’y réfère toujours comme mon étoile polaire, illustre Tally Abecassis, réalisatrice de l’acclamé balado narratif First Day Back. Quand je travaille sur mon émission, j’écris et je réécris mes narrations en me rappelant les hauts standards de créativité et de qualité de l’équipe de This American Life. »

À une tradition du reportage où la narration s’efface devant son sujet, l’émission préfère une facture très structurée et écrite — à la manière d’un film — des histoires qu’elle raconte. « Il y a quelque chose de révolutionnaire dans son utilisation des codes narratifs de la fiction pour poser un regard sur la réalité », pense la créatrice montréalaise.

Chaque semaine, l’émission qui se réclame d’un journalisme « divertissant » présente un alignement de reportages drôles ou touchants orbitant autour d’un thème commun. C’est par sa capacité à rassembler ces histoires dépareillées dans une courtepointe bizarrement sensée que son génie émerge.

« This American Life a lancé mon éveil à la radio créative, plus littéraire et cinématographique », explique Julien Morissette, réalisateur de balados et cofondateur de la boîte de production Transistor Média. Pour lui, l’émission est à la création audio « ce qu’Alfred Hitchcock est au cinéma de fiction : il est impossible de concevoir le balado actuel sans cette marque ».

Entre sa mouture de 1995, sous le nom Your Radio Playhouse, et celle d’aujourd’hui, l’émission a connu une importante évolution dans sa manière de raconter les États-Unis, s’arrimant aux états d’âme qui ont accompagné les attentats du 11 Septembre, la guerre en Irak et la présidentielle de 2016. « This American Life s’est graduellement politisée et restructurée. L’équipe s’est montrée perméable à ce qui s’est passé dans la société », remarque Julien Morissette.

De ses propositions plus champ gauche — un épisode enquête sur une industrie faisant passer des rectums de porc pour des calmars — jusqu’à ses reportages captivants sur le harcèlement sexuel au travail ou sur les disparités criantes entre deux écoles new-yorkaises, il y a tout un monde. « Ils sont passés des histoires plus “seinfeldiennes” [en référence à la sitcom chouchou qui a extrait la substantifique moelle comique des aléas du quotidien] à des sujets aux enjeux sociaux élevés », note Tally Abecassis.

Et bien que This American Life soit née d’un désir de faire du journalisme « autrement », l’émission n’a pas évité les sentiers de la rigueur. En mai dernier, elle a même remporté le premier prix Pulitzer — Graal journalistique américain — accordé à un reportage audio. La récompense, remise pour un épisode illustrant les effets des politiques migratoires du gouvernement Trump, cristallise l’aspect pionnier de l’émission.

Une formule qui fait école

Oui, la grand-messe d’Ira Glass prend ancrage à Chicago, mais son attention aux petits détails et sa façon de raconter le quotidien « comme si on s’adressait personnellement à moi » la rendent universelle, estime Tally Abecassis. En font foi ses cotes d’écoute hebdomadaires de 2,2 millions d’auditeurs aux États-Unis et ses 3,1 millions de balados téléchargés chaque semaine, partout dans le monde.

Mais la marque principale de This American Life aura été d’imposer sa manière bien spécifique de raconter ses récits, explique Anne-Sophie Carpentier, réalisatrice de balados pour QUB radio, si passionnée par l’émission qu’elle est allée en étudier les codes au Salt Institute for Documentary Studies dans le Maine.

Si le succès de l’émission tient à de bonnes histoires comportant une tension narrative ainsi qu’à un montage léché permis par des moyens inégalés — « c’est presque niveau Hollywood ! » —, sa force a aussi été de changer la méthode pour cueillir les témoignages sur le terrain, synthétise la réalisatrice. « C’est vraiment eux qui ont instauré cette façon de diriger les entrevues axées sur le récit, où on introduit des moments de réflexion qui font en sorte que, comme auditeur, on sait pourquoi on écoute l’histoire et on devient incapable d’arrêter de l’écouter. »

Et ces soucis de création ont fait école, même à Radio-Canada. « This American Life a établi un vocabulaire que les gens de radio d’ici utilisent aussi maintenant : on parle en termes d’“histoires”, on veut “raconter les choses” », observe Marie-Claude Beaucage, réalisatrice pour ICI Première.

Celle qui a conçu un lot d’émissions pour le diffuseur public, de Plus on est de fous, plus on lit ! à La soirée est encore jeune, dit avoir été influencée par la grande force de This American Life à se « coller à l’authenticité de son animateur ». « L’émission est cousue sur Ira Glass, résume-t-elle. […] Il en est la bougie d’allumage. »

En plus d’être le cerveau qui a introduit à la radio publique un journalisme plus « intime et incarné », Glass en est aussi la voix la plus reconnaissable. Lorsqu’il prononce ses monologues inimitables de début d’émission, « il arrive avec sa musique », avec une rythmique syncopée à des lieues des leçons de posture vocale enseignées dans les écoles de radio, relate Marie-Claude Beaucage.

C’est justement la propension de This American Life à « inclure des voix atypiques à la radio » qui a tout de suite accroché Tally Abecassis. « Je me rappelle une fois où je suis tombée sur l’émission alors que je roulais sur l’autoroute avec mon mari. C’était tellement différent de ce qu’on avait déjà entendu qu’on a arrêté la voiture pour écouter. C’était une révélation. »

Une signature à établir

Au Québec, l’influence de This American Life se fait davantage sentir dans la production de balados narratifs que dans l’offre hertzienne. La regrettée Macadam tribus et les émissions qui se sont inscrites dans son sillage ont elles aussi abordé l’anecdotique sous le prisme du journalisme et laissé un espace à la création audio. Mais c’est récemment — surtout après le retentissant succès de Serial, une série dérivée de This American Life, en 2014 — que les préoccupations de mise en récit à l’américaine se sont inscrites de façon plus évidente dans la création audio francophone.

Pour Anne-Sophie Carpentier, le style des balados produits dans la province incarne aujourd’hui « une espèce d’hybride ». La réalisatrice reconnaît une adoption graduelle des codes de This American Life, mais le milieu reste selon elle influencé par « une tradition européenne du documentaire et par le cinéma direct, où il est important de retirer complètement la voix du journaliste » du produit fini.

D'après les créateurs interrogés, il semblerait prématuré de parler d’une signature proprement québécoise.

« J’aimerais ça contribuer à édifier une école québécoise du balado, du son et de la mise en récit, mais d’instinct, je ne pense pas qu’on soit rendus là encore, note Julien Morissette. On est toujours dans une recherche identitaire pour savoir comment le balado québécois se distingue de l’offre mondiale. »

« C’est très récent que des réalisateurs d’ici ont le mandat de produire des créations narratives professionnelles, ajoute Anne-Sophie Carpentier. […] C’est peut-être vraiment dans cinq ans que l’on pourra voir si on a développé un style unique. Est-ce que nous ne faisons qu’adapter le style américain à notre réalité ? Il est trop tôt pour le savoir. »

Quelques portes d’entrée

Devant l’imposant catalogue de 725 épisodes de This American Life, par où commencer ? Le Devoir a demandé à des créateurs audio amateurs de l’émission de recenser leurs incontournables.

 

Tally Abecassis

 

Five Women (640). Sur fond de changements sociaux induits par le mouvement #MeToo, cinq femmes racontent leur expérience du harcèlement sexuel dans le cadre professionnel. Harcèlement commis par le même homme.

 

Three Miles (550). Des étudiants d’une école défavorisée du Bronx visitent une académie privée huppée à proximité. Le constat d’inégalités criantes sème le choc.

 

Julien Morissette

 

The Feather Heist (654). Un flûtiste s’introduit dans un musée britannique et vole l’équivalent d’un million de dollars d’oiseaux exotiques empaillés pour en faire des mouches de pêche. Un cauchemar d’ornithologue. Un délice d’audiophile.

 

129 Cars (513). L’équipe passe un mois dans un concessionnaire Jeep, où les vendeurs sont pressés comme des citrons pour atteindre un objectif qui leur vaudra une prime.

 

Anne-Sophie Carpentier

 

Recordings for Someone (203). Son premier acte retrace l’origine du « plus incroyable message vocal de tous les temps », qui circulait à l’Université Columbia il y a une trentaine d’années. Un diamant du créneau anecdotique de l’émission.

 

Good Guys (515). Un reporter tente de demander le « rabais du bon gars » dans plusieurs commerces, espérant être gratifié d’aubaines.

 

Marie-Claude Beaucage

 

Break-Up (335). Tentant de composer la parfaite chanson de rupture, la collaboratrice Starlee Kine demande conseil à Phil Collins.

 

24 Hours at the Golden Apple (172). Neuf reporters se relaient et interviewent tous les clients d’un restaurant ouvert 24 heures. Entre les portraits de fêtards et de travailleurs matinaux, l’âme du lieu se dégage.