Noël à la carte

«Une carte de Noël, c’est une décoration, mais aussi un trophée; pas étonnant qu’on aime en recevoir», souligne Daniel H. Lanteigne.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Une carte de Noël, c’est une décoration, mais aussi un trophée; pas étonnant qu’on aime en recevoir», souligne Daniel H. Lanteigne.

Pas question de rompre avec la tradition ou de signer au bas d’un texte qui ne serait pas de son cru. Pour Daniel H. Lanteigne, l’envoi de cartes de Noël à sa famille, à ses proches et à ses relations d’affaires, c’est du sérieux, et la préparation débute dès novembre. « Les gens disent que je m’y prends tôt pour en recevoir plus ! » dit-il en rigolant.

Tout a commencé par l’envoi de cartes postales dès ses premiers voyages, « une façon de prendre une pause… et de faire du small talk sur papier, explique ce consultant en philanthropie. J’ai beaucoup bougé dans ma vie, et la carte de Noël me permet de maintenir et de raviver mes relations, de faire un bout de chemin vers l’autre ».

Daniel H. Lanteigne ressemble à un oiseau rare, car la tradition des cartes de Noël a subi les assauts des nouvelles technologies, mais aussi des bouleversements sociologiques et démographiques ; au Québec, l’âge d’or remonte aux années 1960, époque où l’on trouvait encore plusieurs familles nombreuses, souvent très imprégnées de valeurs judéo-chrétiennes. Mais certaines d’entre elles perdurent : qui ne souhaite pas paix, amour et santé aux gens qu’ils aiment ?

Ces vœux reviennent constamment dans les cartes de la compagnie Hallmark, figure majeure dans l’industrie du souhait sur papier. Michelle Smye, vice-présidente chez Hallmark Canada, constate l’importance symbolique de la carte de Noël, « qui représente le quart de toutes nos ventes », tient-elle à préciser. Et sans être sociologue, mais grâce à plusieurs sondages, elle peut tirer quelques conclusions sur l’évolution du rituel de la carte de Noël.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Une carte, plusieurs sens

Par exemple, l’effritement du caractère chrétien de la fête au profit d’une célébration plus fraternelle, plus « casual », se fait sentir, particulièrement au Québec. « La demande pour des cartes d’inspiration religieuse est beaucoup moins grande chez vous que dans beaucoup d’autres endroits au Canada. Mais chaque marché est très différent : on ne peut pas vendre le même type de cartes à Lachine qu’à Sherbrooke », affirme celle qui, au moment de notre entretien téléphonique en novembre, voyait déjà un regain d’intérêt à l’heure de la pandémie et de la distanciation physique limitant les contacts et les rassemblements.

Ce constat n’étonne pas et même rassure Benoît Melançon, professeur au Département des littératures de langue française à l’Université de Montréal, lui qui s’intéresse depuis longtemps aux échanges épistolaires (il a fait une thèse de doctorat sur la correspondance de Diderot et réalisé une analyse sur le courrier électronique en… 1996). « Dès qu’une tragédie se produit, qu’il s’agisse de la mort de la princesse Diana ou celle de Lac-Mégantic, les gens ont le réflexe d’écrire des lettres, souligne celui qui alimente le blogue L’Oreille tendue. Et disons-le : la pandémie actuelle est sans aucun doute LA circonstance spéciale, d’autant que les gens se voient beaucoup moins. »

Encore là, chez Hallmark, on a pris bonne note de ce nouvel état d’esprit. « Nous évoquons les contacts physiques sur le ton : “Nous aimerions tant que tu sois là”, ou “En pensée avec toi, malgré ton absence.” Et nous avons aussi conçu une collection pour signifier notre gratitude à l’égard des travailleurs essentiels, des enseignants, des facteurs, des professionnels en soins, etc. Beaucoup de gens traversent des moments difficiles, et ils veulent exprimer leur soutien. »

Ce soutien ne s’exprime pas exclusivement par la carte de Noël, et selon Benoît Melançon, on aurait tort de croire que la tradition n’a été malmenée que par le courriel. « Pendant longtemps, si vous vouliez parler à quelqu’un, il fallait lui écrire ! Après la lettre, il y eut le télégraphe, le téléphone, le fax, le courriel, le texto, Messenger, Twitter, etc. Maintenant, chacun écrit à différentes personnes selon différents moyens, et on peut écrire à la même personne avec plusieurs moyens différents, selon les circonstances. » La carte de Noël devient alors un outil parmi d’autres.

Le silence n’est pas un cadeau

Si communiquer n’a jamais été aussi facile, pourquoi alors certaines cartes de Noël demeurent-elles sans réponse ? Selon certains, accuser Postes Canada pour une carte supposément non reçue représente la variation pour adultes du célèbre « Le chien a mangé mon devoir ». Le sujet apparaît sensible pour Daniel H. Lanteigne. « Je ne m’attends pas à ce que les gens m’envoient une carte en retour, mais je suis content d’apprendre que ça leur fait plaisir, peu importe la façon dont ils se manifestent. Par contre, après plusieurs années sans réponse, j’avais cessé d’envoyer des cartes à certaines personnes… qui m’ont dit clairement qu’elles étaient déçues ! J’aurais aimé savoir qu’elles y tenaient à ce point-là… »

Plusieurs raisons peuvent justifier un silence, « mais il faut pardonner l’oubli d’une année », recommande Konrad Philip, spécialiste en étiquette établi en Colombie-Britannique. « Envoyer une carte de Noël à quelqu’un et ne pas recevoir de réponse, ça peut être préoccupant… ou démontrer un manque d’effort. Il y a une panoplie de moyens pour répondre, du courriel à la carte électronique, mais les cartes par la poste sont les plus exigeantes à envoyer. Après un silence, il faut donner une deuxième chance. Tout en glissant subtilement dans la carte le fait que l’on n’a pas reçu de nouvelles l’année d’avant ! »

À la joie d’envoyer des cartes de Noël s’ajoute le plaisir d’en recevoir, une fébrilité renouvelée pour Daniel H. Lanteigne lorsqu’il ouvre sa boîte aux lettres, un réflexe tout à fait légitime selon Konrad Philip. « Une carte de Noël, c’est une décoration, mais aussi un trophée ; pas étonnant qu’on aime en recevoir. En ce moment, les gens ont besoin de communier à l’esprit de Noël. Pensez à toutes les personnes âgées vivant en résidence et que vous ne pourrez pas visiter. » Alors, tous et toutes à l’écriture de cartes ? « L’important est de personnaliser vos souhaits : évitez les envois massifs de courriels ou les cartes électroniques sans photo personnelle. Vous êtes en retard ? Privilégiez le coup de téléphone. Et au final, soyez toujours authentique. »


Les cartes figurant sur les photos, qui sont toutes québécoises, ont été créées par Alice dans la lune, Petits Mots, Tine Modeweg-Hansen, Lili Graffiti, Darveelicious, Chère Simone, Petit Happy, Marlone, Amélie Legault et Valérie Boivin. On peut les trouver notamment chez Affiche en tête sur Mont-Royal.


Pas de répit pour le père Noël de Postes Canada

C’est en 2004 que Postes Canada a constaté une première diminution du volume du courrier, contrairement à celui des colis, en augmentation fulgurante grâce au commerce en ligne, et plus encore depuis le début de la pandémie (le 19 mai dernier, 2,1 millions d’articles furent livrés en une seule journée, un record absolu). À partir de novembre, impossible de connaître le nombre exact de cartes de Noël qui circulent d’un bout à l’autre du pays, mais dans une réponse par courriel, Valérie Chartrand, du bureau des relations avec les médias, souligne « que les enveloppes rouge et vert sont particulièrement visibles ». En fait, ce que la société d’État comptabilise, c’est le nombre de lettres envoyées par les enfants au père Noël : près d’un million par année, 30 millions depuis la création de ce programme il y a 38 ans. Les réponses sont rédigées en 39 langues, dont le braille. Pour les recevoir, on écrit au père Noël, sans frais postaux, jusqu’au 10 décembre à l’adresse suivante : PÈRE NOËL, PÔLE NORD, H0H 0H0, CANADA.

Une tradition «british»

Avant la carte, le timbre. Ce bout de papier collant apposé à une enveloppe a fait son apparition en 1840 en Angleterre avec le visage, de profil, de la reine Victoria. L’idée de sir Rowland Hill est rapidement devenue la norme dans de nombreux pays ; au Canada, un service postal digne de ce nom lance ses activités en 1868. Quant à la carte de Noël, la première était une commande de sir Henry Cole, directeur du Victoria and Albert Museum, au peintre John Callcott Honley, format carte postale, en 1863, représentant un grand rassemblement familial. Cette tradition anglaise a peu à peu gagné l’Amérique du Nord, au départ pour une raison très simple : les Britanniques expatriés envoyaient de multiples cartes à leurs proches de l’autre côté de l’Atlantique.