Québec abandonne le projet BAnQ Saint-Sulpice

Construit en 1914 par l’architecte Eugène Payette, l’édifice de l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, à Montréal, a été classé bien patrimonial en 1988.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Construit en 1914 par l’architecte Eugène Payette, l’édifice de l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, à Montréal, a été classé bien patrimonial en 1988.

Le projet de bibliothèque laboratoire technologique pour ados de BAnQ Saint-Sulpice, à Montréal, ne verra pas le jour.

Commandé par le ministère de la Culture et des Communications (MCC) en 2016 sous les auspices d’Hélène David, et avec la Ville de Montréal, BAnQ Saint-Sulpice devait réhabiliter l’édifice patrimonial qu’est l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice. L’idée était de transformer l’édifice de la rue Saint-Denis à Montréal, par un médialab et un fab lab, en biblio d’aujourd’hui, axée sur l’avenir. Public cible : les ados. Le projet, après quatre ans de travail, vient d’être arrêté il y a quelques semaines par la ministre Nathalie Roy. Les dépenses à ce jour pour cette bibliothèque qui ne sera pas s’élèvent à 6,04 M$, y compris une démarche citoyenne participative de 91 600 $.

C’est en lisant Le Devoir du 26 octobre, où la ministre de la Culture Nathalie Roy annonçait que la Loi sur le patrimoine serait revue, que l’équipe de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et son président-directeur général, Jean-Louis Roy, ont appris que le projet de la bibliothèque Saint-Sulpice n’était pas retenu. La ministre, de cette bibliothèque, disait en nos pages : « Quand elle va être construite, déjà, la technologie sera dépassée. […] On a tout arrêté ça, en demandant de refaire le travail quant aux sommes qui pourraient être investies. » Le budget prévu de BAnQ Saint-Sulpice était de 21 M$ — 5,5 M$ venant de la Ville de Montréal, le reste du MCC. « Je me demande si c’est le meilleur projet pour cet endroit, qui pourrait retrouver son lustre », poursuivait Mme Roy.

Quelques jours plus tard, lors d’un appel téléphonique auquel participait la directrice générale de la Fondation BAnQ, « la ministre a évoqué la COVID, qui changeait beaucoup de choses au sein du gouvernement et entraînait beaucoup de réaménagements de budgets », s’est rappelée Anne-Catherine Rioux. « À la lumière des budgets redéposés par BAnQ et des alignements que le MCC souhaite donner au patrimoine bâti, il ne considérait plus ce projet-là comme prioritaire. » La Fondation avait lancé en novembre 2019 une campagne de financement visant 4,5 M$ sur trois ans. « On a amassé pour 1,7 M$ d’engagement », souligne Mme Rioux, « on était très confiants. On va retourner vers nos donateurs en janvier pour voir comment on leur propose de rediriger leurs dons. »

BAnQ Saint-Sulpice « était vraiment un projet tripartite entre le ministère de la Culture et des Communications, la Ville de Montréal et BAnQ », précise M. Roy. « Tous les éléments étaient soumis à l’approbation du comité directeur Saint-Sulpice » où siégeaient les trois têtes. « Au mois de juillet, le MCC était avec nous, et encore un peu plus tard. On n’avait pas de signaux indiquant qu’il fallait arrêter le projet. On était au travail avec les partenaires jusqu’au moment où on a appris par la bouche de la ministre que ça ne répondait pas à ses souhaits. » Des informations obtenues sous le couvert de l’anonymat par Le Devoir soulignent toutefois que le chantier n’avançait pas si bien, les tiraillements et les incertitudes décisionnels se transformant avant l’automne en un ralentissement notable.

Nous connaissons maintenant mieux ce qu’il faut pour la rénovation de Saint-Sulpice: des architectes y ont travaillé, des ingénieurs aussi. Tout ce volet-là n’est pas perdu.

Comment réagir ? « BAnQ n’a pas les moyens budgétaires pour un projet de cette envergure », constate M. Roy. « On ne peut pas rebondir seuls, non, c’est sûr. Nous connaissons maintenant mieux ce qu’il faut pour la rénovation de Saint-Sulpice : des architectes y ont travaillé, des ingénieurs aussi. Tout ce volet-là n’est pas perdu. Moi, je suis intéressé à voir comment on peut récupérer des éléments du travail important fait en bibliothéconomie dans l’esprit des fab labs et des médialabs pour la Grande Bibliothèque, éventuellement. Mais écoutez, il y a dix jours qu’on sait que le projet tel qu’il était ne marchera pas, on va prendre un peu de temps. »

Un édifice vide depuis 15 ans

BAnQ attend donc le MCC ? « BAnQ n’a pas mandat de gérer des bâtiments patrimoniaux. Le bâtiment appartient à BAnQ, acquis en vue d’un projet très spécifique. Maintenant que le projet n’existe plus… Je ne ferme pas la porte. Mais le MCC peut demander à d’autres opérateurs aussi. Le bâtiment est vide et libre depuis 15 ans. » Sous la tutelle du gouvernement d’une manière ou d’une autre depuis 2007, la bâtisse est restée, pendant ce temps, vide. « Il y a un vrai problème là. Comment on sauve ce bâtiment qui vieillit ? Nous, on l’entretient. On cherche des formules avec le ministère actuellement pour maintenir cet entretien, aussi pour réparer ce qui doit être réparé. » Construit en 1914 par l’architecte Eugène Payette, l’édifice de style beaux-arts a été classé bien patrimonial en 1988. Il a toujours eu une vocation culturelle et publique.

 

Du côté des deux autres partenaires, « la Ville de Montréal œuvre en vue de [la requalification de la bibliothèque Saint-Sulpice] en soutenant un projet culturel pour que cet immeuble patrimonial prestigieux redevienne le cœur d’un quartier culturel en pleine effervescence », a indiqué la chargée de communications Nafissa Fellah. « Nous sommes préoccupés par le retard que prend la requalification de ce bâtiment du côté du ministère de la Culture et des Communications, vu l’état précaire dans lequel se trouvent des éléments structurels de cet immeuble selon les derniers rapports qui nous ont été faits. Il faut que les travaux débutent rapidement, et la Ville de Montréal [y] travaille et réitère son intérêt en ce sens. » Au cabinet de la ministre, on a indiqué en fin de soirée hier que « la requalification de la Bibliothèque Saint-Sulpice est une priorité de la ministre Roy », qui souhaite régler le dossier rapidement. « Le gouvernement précédent s’est traîné les pieds dans ce dossier, alors qu’il l’a acquis en 2008, a expliqué Louis-Julien Dufresne, attaché de presse du cabinet. Il s’est écoulé 10 ans avant qu’une réelle volonté de requalifier la bibliothèque se précise. Le projet, tel que proposé actuellement, ne redonnerait pas à l’immeuble son lustre d’antan. » De plus, il « demeure un important décalage entre les coûts présentés par la BAnQ en juillet dernier et l’évaluation demandée à la Société québécoise des infrastructures. Pour la réalisation du projet sous son actuelle mouture, le manque à gagner totalise plus de 12 M$. » Le cabinet a tenu à assurer que les multiples études réalisées pour BAnQ Saint-Sulpice permettront d’accélérer la mise en œuvre du prochain projet qui sera choisi par le gouvernement.

Les labos des biblios

Un médialab est un espace où les pratiques émergentes du domaine des médias, des technologies ainsi que de la culture du numérique peuvent être explorées de façon collaborative et expérimentale. Le médialab de BAnQ Saint-Sulpice voulait mettre à disposition de ses utilisateurs un studio d’enregistrement vidéo, un studio d’enregistrement sonore et musical et deux salles de postproduction.

Un fab lab, tel que pensé par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) autour de 2001, est un atelier de fabrication collaboratif. On y trouve des machines-outils pilotées et des outils plus traditionnels, de même que l’accompagnement nécessaire à leur utilisation. BAnQ avait pensé pour Saint-Sulpice des ateliers avec, disponibles, des découpes laser, fraiseuses numériques, défonceuses numériques, découpes vinyle, imprimantes 3D, du matériel de robotique et électronique, des équipements liés aux métiers d’art, par exemple. Les fab labs commencent à se multiplier au Québec. Leur mise en place de fab labs en biblio était une des priorités de développement de la Ville de Montréal, dans l’entente sur le développement culturel conclue avec le MCC.


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12 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 2 décembre 2020 07 h 36

    Grande déception, c'était un rare projet pour les ados..pas très surprenant venant de cette ministre.

    Mal situé parcontre, une bibli pour ado au coeur de St-Denis, l'ambiance n'était pas la bonne pour des ados ou trop bonne pour les ados..

    Mais bon, laissons les à eux même et chialons contre eux, c'est tellement plus simple...

  • Daniel Ducharme - Abonné 2 décembre 2020 07 h 48

    Bonne décision

    Je salue cette décision. Pendant qu'on réalisait ce projet, la Direction des Archives nationales a vu son budget amputé de plusieurs millions de dollars, ce qui a rendu de plus en plus difficile l'accomplisement de sa mission. Les ados ont davantage besoin de maisons de jeunes dans leur quartier que de se retrouver à Berri-UQAM. Ce n'est pas les idées qui manquent pour ce bâtiment. A-t-on pensé aux archives religieuses ?

    • Gilles Théberge - Abonné 2 décembre 2020 13 h 01

      Oui je suis d'accord avec vous monsieur Ducharme.

      Mais je me méfie. D'abord la ministre n'est pas de taille. Elle peut se faire rouler dans la farine n'importe quand. Ça s'est vu dans le passé.

      Ensuite l'analyse du projet de réforme par Phyllis Lambert et le sénateur Joyal qui ont été publiés ici montre que de troute évidence la ministre ne comprends rien...

      Et à qui profite le « crime », car c'est est un de ne pas donner suite à ce projet novateur et d'avant-garde.

      Et est-ce que la tentation des condos de luxe est écartée...?

      Je me méfie. C'est pas le premier joyau du patrimoine qui serait bradé. Pour des «pinottes»...!

  • Pierre Samuel - Abonné 2 décembre 2020 08 h 57

    Déclin culturel et patrimonial en cours...

    Absolument abominable que ce joyau du patrimoine québécois soit depuis sa fermeture, il ya quinze ans déjà, l'objet d'un pareil interminable faux-fuyant entre le ministère de la Culture du Québec et la Ville de Montréal !

    Comme tout ce qui concerne son ministère, la ministre Nathalie Roy s'exprime, comme à l'habitude, des deux côtés de la bouche en même temps , en mentionnant < que le projet initial de réfection n'a plus de sens...> pour ensuite affirmer que <... la requalification de la Bibliothèque St-Sulpice est une priorité ( qu'elle ) souhaiter régler rapidement. > !

    Cet état de fait n'est, entre autres, qu'un aperçu de la raison pour laquelle le milieu culturel québécois est actuellement abandonné entre les mains d'une ministre des Affaires culturelles complètement déjantée par l'ampleur de sa tâche... pandémie ou non !

  • Lyne Godmaire - Abonnée 2 décembre 2020 08 h 59

    Aucune perspective.

    Une décision de courte vue sans vision. Devrait-on changer le nom du ministère de la culture pour ministère de l' acculture ? Sans oublier aussi l'absence d'appui soutenu structurant pour le patrimoine bâti, le patrimoine immatériel....

  • Benoit Genest - Abonné 2 décembre 2020 09 h 02

    Je m'inquiète du tournant «technophile» des bibliothèques des dernières années, qui multiplient des concepts qu'on pourrait qualifier de «racoleurs». Je me demande si ce tournant n'est pas provoqué par des gestionnaires qui s'imaginent que l'introduction d'innovations donnera de la visibilité à leur établissement, dans le but d'augmenter l'affluence (étant entendu que l'affluence est un des critères d'évaluation de leur performance).

    Or, cette approche apporte plus d'un inconvénient. Pensons au fait que les bibliothèques sont de plus en plus bruyantes, tandis que les espaces de silence - particulièrement en ville - sont de plus en plus rares. Il y a aussi le fait, mentionné à juste titre dans l'article, que les technologies tombent rapidement dans l'obsolescence. Songeons aux fameux robots de l'ONF (coin St-Denis et Maisonneuve) qui avaient pour fonction de sélectionner un DVD pour le mettre dans un lecteur. Cette idée était peut-être originale en 2002, mais s'avère d'une étonnante stupidité quelques années plus tard, avant même la fin de la durée de vie de ces fameux robots.

    Pendant très longtemps, les bibliothèques se sont passées d’innovations technologiques, non pas parce qu’elles étaient rétrogrades ou rattachées à une tradition fossilisée, mais parce qu’elles répondaient à des besoins élémentaires: le silence, la sérénité et l’accès au patrimoine intellectuel.

    L'incroyable valeur esthétique de l'édifice Saint-Sulpice devrait servir cette mission.