Pour un «fondamentalisme humaniste» - Après la polémique, la mise au point

«Je ne regrette pas d’avoir fait mon travail d’humoriste, explique Dieudonné. Si un jour on me prouvait que j’ai fait preuve de racisme, alors je regretterais. Mais ce n’est pas encore arrivé.»
Photo: Jacques Nadeau «Je ne regrette pas d’avoir fait mon travail d’humoriste, explique Dieudonné. Si un jour on me prouvait que j’ai fait preuve de racisme, alors je regretterais. Mais ce n’est pas encore arrivé.»

Fustigé publiquement par le groupe de défensedes droits des juifs B'nai Brith en début de semaine pour cause d'antisémitisme — selon l'organisme —, l'humoriste français Dieudonné n'a pas caché hier son étonnement face aux critiques qui accompagnent son passage à Montréal dans le cadre du Festival Juste pour rire. Une surprise partagée d'ailleurs par les organisateurs de l'événement, qui ont réitéré, lors d'une conférence de presse, leur soutien à l'artiste engagé qui visiblement dérange.

«Si Dieudonné est raciste, il cache bien son jeu, a lancé Gilbert Rozon, le créateur de ce festival de l'humour qui prend son envol aujourd'hui à Montréal. Je ne veux pas le défendre, mais les rumeurs [qui persistent depuis le début de la semaine] dépassent l'entendement. J'ai vu le spectacle. Dix de mes collaborateurs l'ont vu aussi. Et nous n'y avons pas vu de problème.

Je trouve même que [ce type d'humour] met sur la table un débat qui aide à lutter contre le racisme.»

L'artiste français, partiellement Camerounais par son comptable de père, acquiesce. Tout en déplorant au passage le fait que «les critiques émanent de personnes qui n'ont pas vu le spectacle», a-t-il expliqué. «Cette polémique repose sur une incompréhension. Dans mes spectacles, je m'attaque au communautarisme [comprendre: l'exacerbation de l'appartenance ethnique, religieuse ou géographique] et c'est très compliqué. La liberté de pensée peut heurter le sentiment communautaire. L'humanisme et l'universalisme peuvent heurter ceux qui sont attachés de manière excessive aux traditions du passé», a poursuivi celui qui se qualifie de «fondamentaliste humaniste» en «avance de quelques années dans son raisonnement».

N'empêche, le B'nai Brith ne le voit pas du même oeil. Dans une lettre adressée aux organisateurs de l'événement, l'organisme s'inquiète en effet des propos racistes et des injures raciales que Dieudonné pourrait proférer pendant ses spectacles au Québec. «Avons-nous vraiment besoin d'importer l'antisémitisme français au Canada?», se demande l'organisme.

La formule est sans ambages. L'inquiétude, elle, repose sur les 17 procès avec lesquels l'humoriste a dû composer en France dans la dernière année, accusé par des groupes de pression versés dans la défense des droits de l'homme d'inciter à la haine raciale.

Ces passages devant la justice ont été engendrés par plusieurs déclarations publiées entre autres dans le magazine français Lyon Capital le 23 janvier 2002 ou faites dans le cadre de l'émission populaire On ne peut pas plaire à tout le monde (diffusée sur les ondes de France 3 en France et de TV5 au Québec) le 1er décembre 2003.

Morceaux choisis: «Juifs et musulmans, pour moi, ça n'existe pas. Donc antisémitisme n'existe pas, parce que juif n'existe pas. Ce sont deux notions aussi stupides l'une que l'autre, a-t-il expliqué au journaliste de Lyon Capital. Pour moi, les juifs, c'est une secte, une escroquerie. C'est une des plus graves parce que c'est la première.»

«J'encourage les jeunes gens qui nous regardent aujourd'hui dans les cités [zone à forte proportion d'immigrants d'origine arabe en France] pour [leur] dire: convertissez-vous comme moi, essayez de vous ressaisir, rejoignez l'axe du bien, l'axe américano-sioniste», a lancé lors d'une parodie l'humoriste, déguisé alors en semblant de juif orthodoxe sur les ondes de France 3.

À noter toutefois, Dieudonné n'a pas été reconnu coupable en dernière instance des crimes qui lui étaient reprochés, et ce, 16 fois sur 17. Une dernière cause est toujours en appel devant les tribunaux français «et c'est sûr que je vais encore gagné», a lancé l'humoriste hier devant une horde de journalistes.

L'homme est sûr de lui, même s'il est conscient que toutes «les communautés peuvent être heurtées par [son] travail», dit-il. La communauté musulmane a d'ailleurs goûté à la médecine Dieudonné l'an dernier lors du deuxième passage de l'artiste à Montréal. En effet, un de ses sketchs, dans le spectacle Le Divorce de Patrick, mettait en vedette, avec des propos crus, l'entraîneur des pilotes kamikazes impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001. Le numéro a fait rire, tout comme ceux remettant en question les relations hommes-femmes, la religion catholique et le racisme sournois qui affecte les Noirs et les Arabes de France, sujet de prédilection de Dieudonné.

«Nous n'avons reçu aucune lettre de plaintes de groupes de pression arabes, musulmans, juifs, chrétiens ou autres, fait remarquer Michèle Bazin, vice-présidente aux affaires publiques du Groupe Rozon, dans sa réplique adressée au B'nai Brith. Alors pourquoi, avant même [que Dieudonné] ait ouvert la bouche à Montréal, le condamne-t-on?»

David P. Birnbaum, directeur général du Congrès juif Canada, a la réponse: «Il y a des antécédents qui nous poussent à être vigilants, a-t-il expliqué en marge de la conférence de presse organisée par le Festival Juste pour rire, à laquelle il avait jugé bon d'assister. Dans le domaine de l'humour, il y a des limites. Personne n'a le droit de cibler une minorité pour ridiculiser ou blesser profondément. On ne peut porter atteinte à quelqu'un qui porte le kippa. Il y a des limites.»

Le Congrès juif canadien tout comme le B'nai Brith ont assuré hier qu'ils allaient avoir l'artiste à l'oeil durant les spectacles qu'il s'apprête à livrer à compter du 17 juillet aux adeptes de l'humour dit «de contenu». «On va écouter son spectacle et s'il y a des choses qui dépassent les limites, on va voir ce qu'il y a à faire pour éviter que les propos racistes, s'il y en a, soient diffusés de nouveau», a dit à la Presse canadienne Yoni Petel, de B'nai Brith.

Dieudonné ne s'en formalise guère. Il ne regrette pas non plus les déclarations passées qui l'ont à plusieurs reprises placé sur la sellette en France. «Je ne regrette pas d'avoir fait mon travail d'humoriste, a-t-il simplement dit. Si un jour on me prouvait que j'ai fait preuve de racisme, alors je regretterais. Mais ce n'est pas encore arrivé.»

Mis malgré lui au coeur de l'actualité au Québec par le B'nai Brith, l'artiste assure que cela ne va pas l'empêcher de poursuivre sa mission: remettre en question le quotidien, car «je suis très préoccupé par l'avenir de l'espèce humaine sur cette planète», dit-il. Quant au Festival Juste pour rire, il devrait, lui, voir la demande de billets pour ses spectacles augmenter dans les prochains jours, a reconnu Gilbert Rozon. «C'est un peu paradoxal, a-t-il expliqué, c'est même absurde: les gens qui pensent que Dieudonné encourage le racisme sont en train de lui faire une publicité extraordinaire.»