Des centaines d’emplois perdus dans les musées du Québec

Une visiteuse portait un masque lors de la réouverture du Musée d’art contemporain de Montréal, en juin dernier.
Graham Hughes La Presse canadienne Une visiteuse portait un masque lors de la réouverture du Musée d’art contemporain de Montréal, en juin dernier.

Au moins 535 emplois ont été abolis dans les musées du Québec depuis le début de la pandémie. Des pertes entraînées entre autres par la fermeture forcée de ces lieux, exigée par la Santé publique. Or, selon des spécialistes, les musées sont des lieux où les risques de transmission de la COVID-19 sont parmi les plus faibles. Bien moindre, en fait, que dans leurs boutiques, qui viennent, elles, d’avoir la permission de rouvrir. Incohérence ?

C’est un sondage effectué par la Société des musées du Québec (SMQ) en octobre dernier auprès de ses membres qui révèle la perte de 535 emplois chez les 120 musées répondants.

Le Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ), par exemple, a dû mettre à pied 29 employés occasionnels. « Dès que le Musée rouvrira, plusieurs d’entre eux réintégreront graduellement leur poste pour notre plus grand plaisir », a précisé la responsable des relations de presse, Linda Tremblay.

Le Musée des beaux-arts de Montréal, de son côté, a remercié temporairement près de 30 % de son personnel, dont les tâches étaient en majorité liées aux services offerts aux visiteurs, aux groupes scolaires et aux groupes partenaires. Ce sont principalement des employés à statut temporaire et syndiqués, indique Maude Béland, chargée des relations médias.

Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) a mis fin à trois contrats, et négocié avec ses deux syndicats une réduction des heures travaillées de 8,6 % pour l’ensemble des travailleurs, y compris les employés non syndiqués ainsi que les cadres, afin de préserver le plus d’emplois possible.

Le Musée de la civilisation a pu éviter les licenciements, mais a réduit le nombre d’heures de travail de ses employés occasionnels, et anticipe un manque à gagner de 2,2 millions de dollars au 31 mars 2021. La crainte à moyen terme, pour le directeur général de la SMQ, Stéphane Chagnon, concerne la capacité de réembauche après la crise, et la perte conséquente de travailleurs très spécialisés.

La SMQ, qui compte 262 membres, note une baisse de 43 % des emplois en musée par rapport à 2019. « Au-delà des chiffres, peut-on lire dans l’étude, les commentaires recueillis montrent l’inquiétude ressentie par plusieurs gestionnaires concernant les licenciements et la perte d’expertise que cela entraîne dans le milieu  au même titre que la démotivation de certaines ressources salariées et bénévoles dont la contribution demeure essentielle. »

Un triste bilan, d’autant que les spécialistes s’entendent pour dire qu’un musée est un des lieux publics où le risque de transmission de la COVID-19 est parmi les plus faibles, comme le recense le journaliste Daniel Blanchette-Pelletier sur le site de Radio-Canada. L’achalandage peut facilement y être contrôlé, les visiteurs naviguent devant les œuvres, de salle en salle, sans séjourner longtemps à un seul endroit. La ventilation et la qualité de l’air y sont exceptionnelles puisque ce sont aussi des critères qui aident à conserver les œuvres. Et on peut y porter le masque en tout temps.

Tant la microbiologiste infectiologue au CHU Sainte-Justine Caroline Quach que la professeure en virologie de l’Université McGill Anne Gatignol disaient ne pas comprendre les raisons qui ont mené à la fermeture des musées.

Variation de risque

« Il y a moins de risques dans un musée que dans un commerce, où les gens touchent à tout , a surligné à Radio-Canada la professeure Gatignol. Les gens n’y vont pas pour courir. Et, en général, ils ne parlent pas non plus. »

N’y a-t-il pas une incohérence, demande Sylvain Campeau, critique à la revue d’art et photos Ciel variable, dans une lettre ouverte envoyée au Devoir, de voir que « des galeries d’art, privées parce qu’elles sont des commerces », restent ouvertes ?

« Pendant ce temps, d’autres lieux d’exposition, qui n’attirent pas plus, pas moins, de spectateurs, restent fermés. Ce sont des centres d’art, des musées, des centres d’artistes, tous subventionnés par l’État. Cela ne semble ni juste ni équitable », et prive la population d’une certaine fréquentation des œuvres d’art.

Paradoxe aussi à voir que la Santé publique a permis aux boutiques des musées de rouvrir leurs portes dès le 1er décembre. « Ça témoigne vraiment d’une vision business de la culture », commente M. Campeau en entrevue. « On oublie la mission principale, primordiale du musée. Les boutiques, ce ne sont que des adjuvants. » Aussi, les musées privés en zone rouge peuvent bénéficier de mesures d’aide gouvernementales, mais pas les musées nationaux (MAC, MNBAQ et de la Civilisation). Les musées privés sont ainsi assurés de la couverture des frais fixes pour le mois d’octobre, jusqu’à un maximum de 15 000 $ par commerce.

« Ce traitement inéquitable est injustifié et inacceptable », estime Line Lamarre, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec. « Actuellement, certains de nos membres ont été mis à pied et d’autres ont vu leurs heures réduites. Le personnel professionnel travaille notamment à planifier les expositions des prochaines années. Cette situation risque donc d’avoir des effets à long terme sur les opérations des musées et les services à la population. »  

Visions diverses

À travers le monde, les réactions sanitaires en ce qui a trait aux musées fluctuent. Une enquête du Conseil international des musées menée en septembre et dévoilée mercredi permet d’apprendre que « 79 % des participants européens ont répondu que les musées étaient ouverts dans leur pays (bien que ce chiffre ait probablement changé de façon importante), alors que d’autres régions comme l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Afrique et les pays arabes affichent un pourcentage beaucoup plus élevé de musées fermés. L’Amérique du Nord et le Pacifique ont indiqué que la décision de maintenir les musées ouverts ou fermés relevait en grande partie des autorités locales. En Asie, environ la moitié des musées sont ouverts, un cinquième sont fermés, et le reste est ouvert ou fermé sur une base locale ou volontaire ».


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