Les enseignes lumineuses en péril à Québec?

Les enseignes lumineuses rétro sont «en voie de disparition» à Québec, estime l’expert en patrimoine Martin Dubois. À Montréal, l’arrondissement Ville-Marie a ciblé 19 enseignes commerciales d’intérêt qui ne pourront pas être détruites sans autorisation.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les enseignes lumineuses rétro sont «en voie de disparition» à Québec, estime l’expert en patrimoine Martin Dubois. À Montréal, l’arrondissement Ville-Marie a ciblé 19 enseignes commerciales d’intérêt qui ne pourront pas être détruites sans autorisation.

Alors que Montréal a décidé de protéger les enseignes rétro sur son territoire, qu’en est-il de Québec ? Et que resterait-il à protéger si la Ville décidait de le faire ? Petit tour d’horizon au pays du lettrage et du néon.

Le 10 novembre dernier, l’arrondissement Ville-Marie à Montréal votait un plan qui visait notamment à protéger les vieilles enseignes commerciales dont celle de la farine Five Roses ou du Café Cléopâtre.

À Québec, aucun règlement n’encadre ces vestiges d’une autre époque. Serait-il pertinent de s’en inspirer ? Oui, répond l’expert en patrimoine Martin Dubois. « Il serait temps qu’on se penche sur ça » parce que pour l’heure « un flou » entoure cet univers-là », dit-il. D’autant plus que les enseignes lumineuses rétro sont « en voie de disparition » dans la capitale, fait-il remarquer.

À ses yeux, il faudrait s’intéresser aux enseignes lumineuses à néon « mais aussi aux enseignes murales, peintes qu’il serait intéressant de préserver ».

Il y a quelques années, M. Dubois avait d’ailleurs signé un blogue dans la revue Contact de l’Université Laval pour attirer l’attention sur ce qu’il considère comme des trésors.

Comme à Vegas

L’un des plus connus à Québec est sans contredit le Wok n’Roll qui demeure plutôt bien entretenu. « On a un droit acquis, on ne peut plus faire des enseignes comme ça », explique Napoléon C. Woo, le propriétaire du commerce fondé par son père en 1958. Le panneau d’environ six mètres de haut attire les passants qui se font photographier, toutes les semaines, devant ses lettres jaunes sur fond rouge qui annoncent simplement un « restaurant ». « On dirait qu’ils aiment ça parce que ça fait comme à Las Vegas, comme dans les anciens films. »

L’idée, ce n’est pas de toutes les protéger, mais de se concentrer sur les quelques-unes qui ont de l’intérêt au niveau du design, de leur facture

L’enseigne du restaurant chinois est l’un des derniers vestiges de l’âge d’or du néon qui donnait à la capitale québécoise ses allures de ville américaine, en particulier dans le quartier Saint-Roch. « Quand on regarde des photos anciennes des années 1950 et 1960, on voit qu’il y en avait une panoplie », note Martin Dubois. « À l’époque, c’était presque de la pollution visuelle. Dans ce temps-là, il n’y avait pas de réglementation alors c’était toujours plus gros, plus lumineux. »

Or aujourd’hui, il n’y en a presque plus, note-t-il. Ainsi, hormis le Wok n’Roll, les autres vestiges de l’ancien Chinatown ont tous disparu. C’est le cas de l’ancienne bannière du Chinese Nationalist Party sur la façade d’un bâtiment de la rue Saint-Vallier, disparue au milieu des années 2000.

En haut de la côte, sur la place d’Youville, l’enseigne du cabaret Le Capitole a été détruite en 2017, dans la foulée des travaux de construction du théâtre Le Diamant. Résolus à l’intégrer au projet, les architectes avaient dû se résoudre à l’abandonner parce qu’elle était, disaient-ils, trop abîmée.

Dans la côte de la Montagne, la grande enseigne verticale du restaurant Le Vendôme est quant à elle en dormance, l’établissement étant fermé. Quant à celle de l’ancien Stratos sur le boulevard René-Lévesque, elle a été recouverte d’un matériau opaque et ne brille plus depuis belle lurette.

Quels critères ?

Reste à savoir quels critères pourraient justifier la protection d’une enseigne. Qu’en est-il des enseignes de motels qu’on retrouve sur les boulevards Hamel ou Sainte-Anne ? Et de la gigantesque enseigne lumineuse du bar de danseuses Carol ? Devrait-on la protéger ?

« L’idée, ce n’est pas de toutes les protéger mais de se concentrer sur les quelques-unes qui ont de l’intérêt au niveau du design, de leur facture. Il y a tout le côté emblématique dans certains cas », précise Martin Dubois. « Ça fait tellement longtemps qu’elles sont là qu’elles deviennent des points de repère. »

À Montréal, l’arrondissement Ville-Marie a ciblé 19 enseignes commerciales d’intérêt qui ne pourront pas être détruites sans autorisation. Reste à savoir si la Ville dispose de moyens d’agir lorsqu’un propriétaire, par exemple, laisse son enseigne se dégrader lentement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à sauvegarder.

On peut se demander d’ailleurs dans quelle mesure ces grandes enseignes sont coûteuses à entretenir. Selon le propriétaire du Wok n’Roll, l’enseigne nécessite un suivi régulier, tous les six mois, pour réparer les bris causés par les oiseaux et le vent. Les frais annuels tournent autour du millier de dollars.

Pour l’entretenir, Napoléon C. Woo fait affaire avec le souffleur de verre André Fortier qui œuvre dans le domaine depuis une trentaine d’années. « C’est revenu à la mode, explique le diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal en prenant une pause entre deux contrats. Ça suit les films d’Hollywood, quand tu en vois dans les films ça repart en fou ».

La production de M. Fortier est pour l’essentiel destinée à l’intérieur des commerces et des bars où les néons font toujours vendre de la bière. « C’est prouvé », dit-il en précisant que ce matériel a une durée de vie de 50 à 60 ans. « Quand c’est bien monté, ça peut durer une centaine d’années ! »

La conception d’une enseigne de la taille du Wok n’Roll coûterait aujourd’hui près de 40 000 $ selon M. Fortier qui tient compte du boîtier et du système d’ingénierie intégré à la structure. Il doit d’ailleurs se rendre bientôt sur le boulevard Charest pour réparer les lettres abîmées du « Wok ». « Cette enseigne-là, elle a toute une histoire. Ils devraient subventionner ça, les villes. Il y en a beaucoup de cachées, mais les gens n’osent pas les faire refaire. »

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