Négligence de la Ville de Québec?

La maison Pollack, construite dans le style des grandes demeures bourgeoises néobaroques du début du XXe siècle, avait été dessinée, avant la Première Guerre mondiale, par l’architecte René-Pamphile Lemay.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La maison Pollack, construite dans le style des grandes demeures bourgeoises néobaroques du début du XXe siècle, avait été dessinée, avant la Première Guerre mondiale, par l’architecte René-Pamphile Lemay.

« Québec, ville du patrimoine, laisse son patrimoine foutre le camp », affirme l’avocat François Marchand en constatant, devant la maison Pollack, rue Grande Allée, que l’édifice flanqué de hautes colonnes continue de tomber en ruine, même après que la municipalité s’est engagée, il y a plus d’un an, à en assurer la protection, en commençant par son expropriation.

Le propriétaire actuel, un entrepreneur de Montréal, avait reçu jusque-là pour plus de 15 000 $ d’amende pour le laisser-aller concernant cette résidence considérée comme étant d’un intérêt patrimonial jugé « supérieur ». La maison Pollack, construite dans le style des grandes demeures bourgeoises néobaroques du début du XXe siècle, avait été dessinée, avant la Première Guerre mondiale, par l’architecte René-Pamphile Lemay.

Le 13 mars 2019, après des années à attendre que le propriétaire de la maison s’en occupe, la Ville de Québec avait annoncé qu’elle l’expropriait. Le 2 décembre 2019, par résolution, la Ville convenait de verser 603 000 $ pour effectuer un avis de transfert de cette propriété historique, une des plus éclatantes qui subsistent le long de cette avenue qui conduit à la vieille ville. « L’avis de transfert de propriété n’a pas été déposé au registre foncier », observe François Marchand avec dépit. Tout cela devrait pourtant être réglé depuis longtemps.

Pourquoi cela ne l’est-il toujours pas ? « La Ville est en processus légal d’expropriation pour la maison Pollack », explique au Devoir le porte-parole de l’administration municipale. « Dans la mesure où le dossier est devant les tribunaux », la Ville affirme ne vouloir faire aucun commentaire.

L’avocat n’en démord pas pour autant. Le laisser-faire, à son avis, se poursuit en matière de préservation du patrimoine à Québec. « Quand le conseil adopte une résolution, un règlement, le devoir du maire est de les mettre en application, ce que M. Labeaume n’a pas fait. Le maire doit voir à ce que les dispositions des règlements et des résolutions soient fidèlement et impartialement mises à exécution. J’ai vérifié et contre-vérifié : le maire contrevient à la loi. »

Le juriste soutient du même souffle que « le maire Labeaume n’est pas au-dessus des lois. Mais là, il s’érige au-dessus des lois contre la volonté de son propre conseil ». L’avocat entend se présenter à la Commission municipale pour faire valoir qu’il y a manquement, tant en rapport à la loi qu’au code d’éthique. Compte tenu des éléments au dossier, il demande que le maire Labeaume soit officiellement blâmé. Une sanction pourrait aussi valoir au maire de Québec une suspension de 90 jours.

La Grande Allée sacrifiée

« Je pense que le maire a fait preuve de complaisance à l’égard des promoteurs. À Québec, l’église Saint-Cœur-de-Marie a été démolie parce qu’on l’a laissée à l’abandon pendant des années pour conclure que malheureusement c’était devenu dangereux ! »

« On a ouvert un Tim Hortons devant le [parc du] Bois-de-Coulonge et on laisse, négligée, la Grande Allée. C’est l’entrée de la ville de Québec. Elle a déjà été qualifiée de plus belle avenue en Amérique du Nord. C’est notre patrimoine. C’est notre culture. C’est notre histoire. C’est l’entrée de Québec qu’on est en train de sacrifier aux mains des promoteurs. Je n’hésite pas à le dire. »

François Marchand avait songé, en 2017, à tenter sa chance du côté de la mairie de Québec. Son action dans le dossier de la maison Pollack s’arrime-t-elle à des prétentions politiques ? « On peut dire ce qu’on veut. Moi, je défends le patrimoine, je défends l’histoire. Je défends le bon aménagement. À mon avis, M. Labeaume va tout à fait dans le sens contraire. Qu’on dise n’importe quoi, moi, je vais continuer de véhiculer ces idées auxquelles je crois. Le patrimoine, pour moi, c’est éminemment important. » À son sens, le bilan de la ville de Québec en cette matière est loin d’être glorieux.

On a ouvert un Tim Hortons devant le [parc du] Bois-de-Coulonge et on laisse, négligée, la Grande Allée. C’est l’entrée de la ville de Québec. Elle a déjà été qualifiée de plus belle avenue en Amérique du Nord.

 

La destruction de la maison Pasquier, une demeure érigée au XVIIe siècle, a beaucoup fâché l’avocat. « Il y a eu aussi la maison Livernois, l’église Saint-Cœur-de-Marie. De façon générale, le maire n’a aucune sensibilité ni aucune considération pour ce qui fait la richesse de la ville de Québec : son patrimoine. »

Projet de loi insuffisant

François Marchand s’inquiète du projet de loi déposé par la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, en regard de la protection du patrimoine bâti. « Québec aussi devrait être soumis à des directives plus sévères. Le projet de loi de la ministre, je ne suis pas sûr qu’il règle tout, moi. Si on laisse [le bâtiment] se détériorer jusqu’à dire [qu’il] ne peut plus être sauvegardé, on n’est pas plus avancé qu’avant. […] On laisse se détériorer et ensuite on dit : “c’est malheureux, mais il est trop tard”. »

« La Commission d’urbanisme, moi, je pense qu’elle n’a pas joué son rôle. […] Son bilan n’est pas très reluisant. » Cette commission continuerait, en vertu du projet de loi de la ministre, d’être le chien de garde du patrimoine à Québec. Or, fait remarquer l’avocat spécialiste, son travail à ce jour s’avère nettement insuffisant : « On n’a pas réussi à sauver l’église Saint-Cœur-de-Marie, ni la maison Livernois, ni la maison Pasquier. »

« On a beaucoup démoli à Québec, en laissant faire. On laisse se détériorer. On oublie… Et puis, le feu prend, ou encore le bâtiment devient en trop mauvais état pour qu’on puisse le sauver, à force d’attendre, de ne rien faire… Je veux réveiller les gens de Québec » quant au sort de leur patrimoine, conclut M. Marchand.

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