Le secteur culturel aux soins intensifs

Pour atteindre la rentabilité, une salle de spectacle a besoin d’être remplie à 70, voire 75%. Or, la pandémie les oblige à se limiter à 25 ou 30% de leur capacité.
Photo: Denis Charlet Agence France-Presse Pour atteindre la rentabilité, une salle de spectacle a besoin d’être remplie à 70, voire 75%. Or, la pandémie les oblige à se limiter à 25 ou 30% de leur capacité.

Le milieu culturel québécois a été frappé de plein fouet par la première vague de COVID-19 au printemps, alors que plus des trois quarts des entreprises étaient à 75 % à l’arrêt. La deuxième vague assombrit encore plus le portrait de la situation, ajoutant son lot d’incertitudes quant à une reprise rapide des activités.

Ce sont plus précisément 79,5 % des entreprises du milieu des arts, spectacles et loisirs qui ont subi une baisse importante de leurs activités pendant la première vague, comparativement à 41,3 % des entreprises tous secteurs confondus au Québec. Et 59 % d’entre elles ont enregistré une baisse de plus de la moitié de leurs revenus, contre 46,3 % du total des entreprises.

Les artisans du milieu culturel ont aussi été parmi les plus frappés par les licenciements, derrière toutefois les services d’hébergement et de restauration, encore plus touchés. Ainsi, 52,6 % des entreprises culturelles ont dû mettre des employés au chômage le printemps dernier, contre 36,1 % de l’ensemble des entreprises de la province.

Ces données proviennent d’une enquête de l’Institut de recherche sur les PME (INRPME) associé à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ). En tout, 1298 entreprises à travers la province ont été sondées en ligne entre le 5 mai et le 30 juin 2020. Parmi les répondants, le secteur des arts, spectacles et loisirs figure parmi les plus pessimistes en ce qui concerne les perspectives de développement de leur entreprise, la conjoncture économique générale et les investissements à prévoir.

« On savait que ça allait mal pour la culture, un milieu où il est difficile d’imposer le télétravail ou la distanciation physique. Mais là, les chiffres viennent confirmer que le secteur a été touché de façon très importante et beaucoup plus que les autres dans la société », commente François Brouard, professeur titulaire en comptabilité et fiscalité à l’Université Carleton à Ottawa et cofondateur du Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour (GRIH).

Manque de rentabilité

Que ce soit les créateurs, les praticiens, les techniciens, les diffuseurs ou tout autre corps de métier du secteur culturel, tous ont été affectés par la pandémie. La fermeture des salles de spectacles, par exemple, a nécessairement réduit les revenus des diffuseurs. Car sans spectacles, il n’y a pas de billets à vendre et pas d’entrée d’argent.

Et même si les salles ont pu rouvrir au cours de l’été, les mesures sanitaires les ont obligées à fonctionner à capacité réduite. « Peu importe la grosseur de la salle, si tu dois accueillir seulement 25 ou 30 % du public habituel, évidemment ce n’est plus rentable », note M. Brouard en précisant que la rentabilité est atteinte lorsque 70 à 75 % de la salle est remplie généralement.

C’est sans compter les frais fixes, qui n’ont pas disparu pendant tout ce temps. « Il y a un paquet de trucs qu’il fallait encore payer même si on n’accueille plus de spectacles. Les ententes en matière de promotion, l’hébergement du site Internet, les salaires ou encore les taxes municipales », témoigne de son côté David Laferrière, directeur général et artistique du théâtre Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme.

La situation exceptionnelle a également entraîné une augmentation des coûts liés à l’adaptation à la pandémie durant l’été. « On a dû investir dans de la signalétique pour créer un parcours sécuritaire dans le théâtre. Il y a eu aussi beaucoup de dépenses en Plexiglas, en masques chirurgicaux, désinfectant, visières. Une opération de communication aussi. Ce n’est pas la mer à boire, mais c’est quand même 15 000 dollars de dépenses non prévues, qui se prennent mal en situation de perte de revenus », poursuit-il.

Ébranlé depuis octobre par la deuxième vague de COVID-19, qui a forcé une nouvelle fois la fermeture des lieux culturels, M. Laferrière s’inquiète plus que jamais pour l’avenir. « On ne peut rien prévoir. On n’a aucune date de réouverture pour le moment et quand on voit que le nombre de cas ne diminue pas, ça ne laisse rien présager de bon. Certains se demandent s’ils pourront passer à travers les prochains mois », souffle David Laferrière, qui est aussi président de l’Association professionnelle des diffuseurs de spectacles (RIDEAU).

Aides gouvernementales

Le milieu peut néanmoins compter sur de nouvelles aides gouvernementales qui se sont ajoutées depuis le printemps. Pour certains, elles sont arrivées un peu tard et pour d’autres, elles ne sont pas suffisantes. « C’est un secteur complexe, avec beaucoup de corps de métier différents, avec chacun une réalité particulière. Je comprends que ce soit complexe pour les gouvernements de faire des programmes d’aide spécifiques à chacun, mais c’est ce dont on aurait eu besoin », ajoute David Laferrière.

Des périodes de fermeture — réouverture partielle — refermeture, ils vont en vivre encore plein dans les prochains mois, voire les prochaines années

 

Son opinion fait écho à l’enquête menée au printemps. Bien que le milieu culturel soit l’un des plus touchés par la pandémie, il se retrouve au 10e rang (sur une vingtaine de secteurs) dans le classement des bénéficiaires des mesures d’aides du gouvernement fédéral et / ou provincial. De plus, la grande majorité des entreprises culturelles ont jugé que les programmes gouvernementaux ne répondaient pas à leurs besoins.

« Ça va prendre plus de soutien et des aides plus ciblées. Car des périodes de fermeture — réouverture partielle — refermeture, ils vont en vivre encore plein dans les prochains mois, voire les prochaines années », insiste le professeur François Brouard.

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