Québec risque de perdre sa mémoire religieuse

Lorsque «Le Devoir» a révélé le triste sort des archives des Sulpiciens, ce sont 31 institutions et 690 professionnels de l’histoire qui ont écrit à la ministre en titre pour faire valoir qu’un plan national d’intervention — impliquant Bibliothèque et Archives nationales du Québec et du financement pérenne — devait rapidement être mis en fonction.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Lorsque «Le Devoir» a révélé le triste sort des archives des Sulpiciens, ce sont 31 institutions et 690 professionnels de l’histoire qui ont écrit à la ministre en titre pour faire valoir qu’un plan national d’intervention — impliquant Bibliothèque et Archives nationales du Québec et du financement pérenne — devait rapidement être mis en fonction.

Des spécialistes des archives religieuses se disent excédés du peu d’empressement à trouver des solutions à une crise qui prend l’allure d’une vraie catastrophe pour la connaissance de l’histoire du Québec.

Que faut-il faire pour que la société québécoise en général et ses dirigeants en particulier s’intéressent au plus vite au mauvais sort fait aux archives religieuses du Québec ? La question a hanté un après-midi des spécialistes de du sujet, réunis pour discuter de la situation à leurs yeux catastrophique.

La destruction de ces archives est bien réelle, mais elle se révèle moins spectaculaire que celle d’immeubles patrimoniaux, constate Richard Bégin, le président de la Fédération Histoire Québec (FHQ). Le résultat, au bout du compte, risque d’être tout aussi mauvais, sinon encore plus grave pour la société, soutient-il. M. Bégin prenait la parole à l’occasion de cette rencontre professionnelle soutenue par le Conseil du patrimoine religieux.

« Les risques de tout perdre et de voir détruites les archives religieuses sont bien réels, et possiblement déjà en cours », poursuit le président de la FHQ. M. Bégin affirme que son organisme a alerté, plus d’une fois et toujours en vain, les autorités publiques en cette matière, en particulier les trois derniers ministres de la Culture. Cela n’a entraîné aucune considération pour ce dossier.

Pour David Bureau, président du Regroupement des archivistes religieux, « la crise est bien réelle » et les « pistes de solution sont loin de se manifester ». À son sens, le Québec fonce droit vers un mur, dans la plus totale indifférence des ministres concernés. « On n’écrira plus de rapports qui vont finir encore sur des tablettes », affirme excédé le président du Regroupement. « Si la ministre montre si peu d’intérêt pour le patrimoine religieux, on va lui envoyer des images de l’état actuel de documents pourtant majeurs. » Il pense que le public réagirait différemment si l’état des archives religieuses était plus connu. À son sens, la société refuse de voir ce qui va arriver et va se priver bientôt des traces nécessaires à interpréter son histoire.

Simon Bissonnette, le directeur du Centre d’archives et de patrimoine religieux de Montréal, affirme que « dans cinq ans, il sera trop tard ». « On ne parle pas de communautés religieuses, mais de groupes qui ont façonné les trois quarts de nos quatre cents ans d’histoire. » Pour lui, « il faut saluer ceux qui médiatisent les drames patrimoniaux, tout en sachant que la majorité de ces drames demeurent invisibles ».

Disparition vers l’étranger ?

Le risque de voir plusieurs éléments des archives partir pour l’étranger ou être tout simplement détruites apparaît de plus en plus comme une réalité. C’est ce qu’ont rappelé Frédéric Giuliano, président de l’Association des archivistes, de même SimonBissonnette, en observant que les nouveaux dirigeants des communautés religieuses ne sont souvent plus ancrés au Québec.

Selon l’historienne Brigitte Caulier, professeure à l’Université Laval et présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française, il faut d’urgence se soucier de plus que l’immobilier. « Les pierres sans les archives ne parlent guère », dit-elle, tout en rappelant que depuis 2005, les professionnelsn’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme,mais que la situation ne cesse de s’aggraver.

Elle rappelle que lorsque Le Devoir a révélé le triste sort des archives des Sulpiciens, ce sont 31 institutions et 690 professionnels de l’histoire qui ont écrit à la ministre en titre pour faire valoir qu’un plan national d’intervention — impliquant Bibliothèque et Archives nationales du Québec et du financement pérenne — devait rapidement être mis en fonction.

Pourquoi ne pas utiliser, afin de loger les archives religieuses, la bibliothèque Saint-Sulpice, à Montréal, abandonnée rue Saint-Denis depuis des années ? « Ce serait magnifique, incroyable », rétorque tout de suite Hélène Laverdure, conservatrice et directrice générale des archives de BAnQ.

13 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 29 octobre 2020 02 h 40

    Ouais...

    Et ce n'est certainement pas avec ce gouvernement qui n'en a que pour de grands projets pharaoniques douteux dans tous leurs aspects, sauf, bien sûr, pour les $$$ pour les petits copains. Ajouter à celà, que ce gouvernement est toujours en retrard dans tout - l'exemple de la crise du virus en démontre clairement les manières de faire...

    Cela est fort malheureux, mais l'exil de nos archives "religieuses" sera un fait accompli avant que ce gouvernement "bouge pour la peine". Actuellement, encore heureux que le tout ne se dirige pas au pilon...

    Depuis l'époque de Bouchard (Le Père Fouettard), la déliquescence du GV-Q n'a fait que s'accélérer... Cette déinquescence est dans tout ce que le GV-Q (ou ses créatures) touche: crise du virus, usine d'épuration de MTL, voierie provinciale, centre de triage des bacs verts pour MTL-Métro, voirie municipale (MTL), ponts (comme le vieux pont de Québec), le transport en commun, les traversiers, etc. Même la Grande Bibliothèque (érection directement sous l'autorité du Père Fouettard) a trouvé le moyen de faire des chichis avec les "panneaux de cuivre" pour les remplacer par des panneaux de vitre... On sauve des $$$ de même qu'ils disaient au GV-Q... Ouais, on a vu et nous vivons encore les résultats...

    Conséquemment, nous allons assister à un beau spectacle de boucane: Regardez, Ô peuple, nous agissons, nous agissons... et la machine bureaucratique répètera "on agit, on agit"... Pendant cette chorale de balivernes, les archives disparaitront à tout jamais... Et encore là. ce sera la faute à tout le monde, à toutes les organisations religieuses, à la technologie déficiente, à n'importe quoi... Mais le tout sera coiffé du refrain habituel du GV-Q "pas de nous autres pantoute pantoute la faute"...

    • Brigitte Garneau - Abonnée 29 octobre 2020 08 h 16

      Malheureusement...vous avez raison M. Pelletier.

  • Claude Désy - Abonné 29 octobre 2020 08 h 31

    La mémoire et l’histoire

    L’oubli organisé. Merci pour ce rappel. Pour que le récit ne soit pas définitivement écrit dans « le confort et l’indifférence ».

  • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2020 08 h 48

    Pauvre mémoire...

    Le Québec perd toute sa mémoire, la religieuse incluse. Et un peuple sans mémoire n'a pas d'avenir. Et vogue la galère!

    M.L.

  • Pierre Rousseau - Abonné 29 octobre 2020 08 h 52

    « Un peuple sans histoire » Lord Durham

    Les archives « religieuses » sont notre histoire depuis les débuts de la Nouvelle-France. Ce sont les religieux qui consignaient les naissances, mariages et décès ainsi que tous les événements locaux dans les paroisses. Ce sont les religieux qui étaient responsables des hôpitaux et des écoles. Ces vieux documents représentent en fait notre histoire autant sinon plus que les bâtiments. D'ailleurs on ne s'est pas gêné dans le passé pour détruire les bâtiments pour les remplacer par d'autres, comme, par exemple, le château Saint-Louis à Québe qui était la résidence des gouverneurs en Nouvelle-France et qu'on a finalement remplacé par un hôtel du Canadian Pacific, le Château Frontenac.

    Si Québec ne veut rien savoir de notre histoire, faudra-t-il se tourner vers le ministère du Patrimoine Canadien à Ottawa (oui, le ministère de Steven Guilbeault) pour protéger nos archives et notre histoire? Si on l'a privé de l'Environnement, peut-être s'intéressera-t-il à notre histoire!

  • André Joyal - Inscrit 29 octobre 2020 09 h 18

    La ville de Trois-Rvières vient de vendre CINQ églises...Que restra-t-il?

    Oui, que restera-t-il à part de la cathédrale? Quatre de ces églises seront rasées pour cause de frais d'entretient trop élevés. La belle église St-Sacrement semble être destinée à des condos à l'image de celle de la Petite-Italie à Montréal. Non, comme on le voit, aucune n'est destinée à devenir une mosquée...

    • Gilles Théberge - Abonné 29 octobre 2020 16 h 46

      Vous écrivez « aucune n'est destinée à devenr une mosquée » !

      Soyez patient monsieur Joyal, ça viendra.

      Quant à nous, c'est comme pour le reste, bof...!