Alain Rey, l’homme d’un million de mots

Alain Rey avait été fait chevalier de l’Ordre national du Québec, décoré par Jean Charest, de même que sa femme, également lexicographe.
Photo: ANDBZ/Abaca Alain Rey avait été fait chevalier de l’Ordre national du Québec, décoré par Jean Charest, de même que sa femme, également lexicographe.

Il aura participé, depuis son entrée aux éditions Le Robert en 1952, aux Grand, Petit et Micro Robert. Et au Robert des noms propres. À une biographie d’Émile Littré. À un Dictionnaire amoureux des dictionnaires (Plon). Et à de multiples livres sur la langue française et ses ramifications culturelles. Linguiste et lexicographe, auteur quasi compulsif, Alain Rey est décédé à Paris, le 28 octobre. Il avait 92 ans.

« Je n’ai jamais fait de dictionnaire sans avoir à l’esprit la pluralité du français », se plaisait à dire Alain Rey, dont l’amour de la langue a trouvé toujours de nouvelles manières de s’exprimer. Né en 1928, il slalome pendant ses études entre maths, sciences politiques, littérature et études médiévales. C’est finalement en répondant à une petite annonce qu’il rejoint Paul Robert dans son ambitieux projet de mise à jour de la classification linguistique. En 1951, ce dernier « a fondé sa propre maison d’édition pour publier le dictionnaire qui porterait son nom, cela alors même qu’un seul fascicule avait encore vu le jour, contenant les mots commençant par la lettre A… », comme l’a déjà narré au Devoir M. Rey. Un an plus tard, quand ce dernier rejoint les rangs, le projet en est… à la lettre B. En 1967, Le Nouvel Observateur saluera la première édition du Petit Robert par un vibrant « Enfin un dictionnaire de gauche ! ».

C’est finalement une vie presque entière qu’Alain Rey a passée aux dictionnaires Robert. Il y a rencontré Josette Debove, première femme lexicographe en France, dont il deviendra l’époux. Ces derniers temps, le rédacteur en chef des Robert était, homme devenu livre, si associé aux Robert que c’est souvent son portrait qu’on déclinait en photo, bandeau ou dessins sur la couverture de l’annuelle nouvelle édition du dictionnaire.

Gougounes et ballounes

Celui pour qui « les mots, ça bouge » a toujours été nourri des multiples chants du français. Les québécismes, par exemple, font leur entrée au Petit Robert à la deuxième édition, en 1977. Grand ami du Québec, M. Rey avait pu les découvrir de 1972 à 1977, en participant annuellement, avec sa femme, aux « chantiers terminologiques » mis en place par l’Office québécois de la langue française, se rappelle l’autrice du Multi (Québec Amérique), Marie-Éva de Villers, alors toute jeune linguiste. « Ç’aurait dû être intimidant de le côtoyer, se souvient-elle, mais pas du tout. » Les Rey, ajoute-t-elle, « aimaient la vitalité de l’action du Québec. Ce n’est pas la même attitude en France ». Ils ont été reçus chevaliers de l’Ordre national du Québec, décorés par Jean Charest, avant que la France ne songe à les décorer, souligne fièrement Mme de Villers.

Des années plus tard, la transition vers les Robert numériques se fera tout naturellement pour Alain Rey, car le complexe système de renvois d’un mot et d’un sens à l’autre, pensé par Paul Robert, se moule aisément aux nouvelles technologies. « La structure en réseau se prête à merveille au numérique et à l’hypertexte, » disait Rey. « Avant, les renvois étaient pratiques et ils permettaient une circulation rapide à l’intérieur du dictionnaire, mais il fallait quand même le feuilleter. Maintenant, il suffit d’un clic. Que tout cela ait été imaginé avant l’avènement de l’informatique est sidérant. »

D’ici, il appréciait le choix des terminologies technique, juridique et politique. « L’influence de l’anglais américain est encore plus forte dans ces domaines, et ces terminologies avaient besoin d’un sacré nettoyage, beaucoup mieux fait au Québec qu’en France, d’ailleurs », soulignait-il en ces pages en 2005. Historien alliant le charme du conteur à une large érudition, on s’en souvient dans la salle de rédaction du Devoir comme de celui qui s’était attardé, en entrevue avec Jean Dion en 2014, à décrire son amour des mots qui se terminent en « oune », grande spécificité québécoise, et à énumérer une série de « gougoune », « minoune » et « balloune » au téléphone du collègue sous le charme.

Alain Rey est fréquemment décrit comme un être jovial et rieur. La somme des ouvrages, souvent massifs, auxquels il a participé ou qu’il a dirigés, et qui tiennent davantage de la tour que de la pile, parle de lui aussi comme d’un bûcheur infatigable. Et le fait qu’il a travaillé jusqu’à sa mort. Exemple chiffré ? En 1964, le sixième et dernier tome du Grand Robert est publié : 13 440 pages. 50 ans plus tard, le coffret numérique revu, corrigé et proposé pour le célébrer contient 100 000 mots, 360 000 sens et plus d’un million de liens hypertextes. Un homme, littéralement, de millions de mots.

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