Verra-t-on le vrai visage de Marie de l’Incarnation?

Portrait de Marie de l’Incarnation, attribué au peintre et missionnaire Hugues Pommier, lequel arrive à Québec en 1664. Un professeur d’histoire de l’Université Laval tente de redonner vie à la fondatrice des Ursulines.
Photo: Archives des Ursulines de Québec CC Portrait de Marie de l’Incarnation, attribué au peintre et missionnaire Hugues Pommier, lequel arrive à Québec en 1664. Un professeur d’histoire de l’Université Laval tente de redonner vie à la fondatrice des Ursulines.

De quoi avait l’air le visage de Marie de l’Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec et du premier collège d’enseignement pour jeunes filles en Amérique ? On le saurait peut-être, à l’heure qu’il est, n’eût été la pandémie.

L’historien des religions Philippe Roy-Lysencourt, professeur à l’Université Laval, avait entrepris, il y a plus d’un an, de produire une reconstitution numérique en trois dimensions de ce qui pourrait bien être le visage de cette religieuse béatifiée, en 2014, par le pape François. Les résultats devaient être connus en début d’année.

Les travaux du professeur Roy-Lysencourt sont de fait fort avancés. Il restait, dit-il en entrevue au Devoir, quelques recherches supplémentaires à conduire en Europe. « Ça suppose quelques séjours de recherche, à Paris et à Londres. Mais l’université, de toute façon, nous interdit de sortir du pays », explique-t-il.

L’analyse en laboratoire est donc ajournée, même s’il possède déjà des vues reconstituées du visage. « J’ai progressé, mais là, je suis bloqué. » Et pas question pour l’instant de communiquer une image du visage reconstitué, dont l’intérêt, il en convient, tient à une forme d’histoire spectaculaire.

Il se trouve en tout cas devant un visage de femme. « C’est un visage ovale, une femme qui pourrait avoir environ 70 ans », soit à peu près l’âge où Marie Guyart, morte en religion sous le nom de Marie de l’Incarnation, est décédée à Québec le 30 avril 1672.

L’historien en a fait réaliser une reconstitution couleur à Paris, grâce à la technologie numérique, dans un laboratoire spécialisé associé au musée du quai Branly. Philippe Charlier, directeur du département de la recherche, ainsi que son équipe vouée à des travaux dans les domaines de l’archéo-anthropologie médico-légale se sont livrés à ce travail de reconstitution délicat. Des travaux semblables, ils en avaient déjà réalisé pour reconstituer la tête d’Henri IV et, dans le spectre religieux, une tête de la Marie Madeleine de la Bible ! Toute la question étant, après coup, de savoir si on peut être bien certain de l’identité des gens sur qui reposaient les crânes qui ont servi à de pareilles manipulations numériques…

Un négatif

Dans le cas de Marie de l’Incarnation, le travail s’est fait à partir, ni plus ni moins, d’un négatif très ancien : un visage féminin imprimé dans une pâte naturelle. Les Ursulines possédaient un masque funéraire. Il avait été prudemment attribué à leur fondatrice.

Mais a-t-on pour autant l’assurance qu’il s’agit bien du visage de Marie de l’Incarnation ? « Je n’en sais rien ! », avoue sans hésiter l’historien.

Il convient d’abord de se questionner sur la provenance du masque, dit-il. Les Ursulines, depuis des années, exposaient ce masque funéraire dans leur musée. Il avait été découvert, explique le professeur Roy-Lysencourt, dans les années 1960. « Jusque-là, il a été oublié au fond d’une malle très ancienne recouverte de loup-marin, chez les Ursulines de Québec. » Or on ne sait plus par quel chemin les religieuses en sont venues à considérer que ce masque funéraire pouvait être celui de leur fondatrice. « Il a été retrouvé dans un très vieux coffre. Mais on ne sait pas en vertu de quoi ça a été attribué à Marie de l’Incarnation. Les religieuses ne le savent plus. » Celles qui savaient sont mortes ; celles qui pourraient encore savoir sont désormais trop vieilles, explique l’historien.

Par ailleurs, les archives de cette congrégation, majeure pour comprendre l’histoire de la Nouvelle-France, ne parlent nulle part d’un masque funéraire pour Marie de l’Incarnation, observe l’historien. Cette pratique funéraire n’en était pas moins admise pour des personnalités aussi importantes que la sienne. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les archives des religieuses ont été brûlées. « Leur histoire a été retranscrite de mémoire », explique Philippe Roy-Lysencourt. L’existence du masque a donc pu tomber du côté de l’oubli.

Du côté de l’art

« On a fait un grattage du masque et une analyse chimique des composés », indique Philippe Roy-Lysencourt. L’absence apparente de plâtre dans le mélange rend vraisemblable sa datation très ancienne, cet élément n’étant pas un composé facile d’accès dans la Nouvelle-France, du moins au temps du décès de la religieuse. Mais il faut encore se livrer à des vérifications à cet égard. Et surtout, indique le professeur Roy-Lysencourt, il faudra se consacrer à une solide analyse du côté de l’histoire de l’art. Du visage de Marie de l’Incarnation, nous connaissons en effet deux portraits anciens. Ceux-ci pourront être mis en relation avec l’image tridimensionnelle de ce visage retrouvé grâce à la technologie.

« Je ne suis pas historien de l’art », confie le professeur Roy-Lysencourt. Il faudra s’en remettre à des spécialistes en la matière afin d’apprécier des liens possibles entre cette reconstitution faciale et des représentations connues de la sainte.

Ce visage, après toutes ces zones d’ombre, peut-il se révéler être celui d’une religieuse qui compte parmi les personnages clés de la colonisation ? Il faudra attendre plus longtemps qu’il le pensait avant que des résultats soient rendus publics.

Une petite-fille de roi ?

Chemin faisant, l’historien aurait aimé pouvoir se livrer à une analyse de l’ADN de la religieuse à partir de ses ossements. Mais après une demande officielle faite à Rome en ce sens, la demande a été refusée, malgré la bonne volonté des religieuses de la communauté. « On ne peut pas altérer des ossements d’une sainte, selon Rome », explique l’historien. Mais pourquoi une analyse de l’ADN ? « Certains prétendent que Marie de l’Incarnation pourrait être une petite-fille illégitime d’Henri IV. » Et comme l’ADN du roi est connu, dit-il, cela aurait pu permettre de lever le doute.

Les résultats de l’enquête du professeur Roy-Lysencourt ne seront pas connus, au mieux, avant 2021, dit-il au Devoir. « Je ferai connaître les images et les résultats complets en temps et lieu. »
 



Une version précédente de ce texte, dans laquelle on mentionnait la possibilité que Marie de l’Incarnation soit une fille illégitime d’Henri IV, a été modifiée.

À voir en vidéo