La culture à l’ère Trump: «American Psycho» 2.0

«The Comey Rule», tout juste mis en ondes par Showtime, transpose en minisérie le récit «A Higher Loyalty» de l’ancien directeur du FBI James Comey, congédié par le président Donald Trump.
Photo: Courtoisie de CBS Television / Showtime «The Comey Rule», tout juste mis en ondes par Showtime, transpose en minisérie le récit «A Higher Loyalty» de l’ancien directeur du FBI James Comey, congédié par le président Donald Trump.

Cette série sur l’empire des signes analyse la transformation récente de la culture et des communications aux États-Unis. Après l’examen de l’ère de la postvérité, voici un survol des représentations de Donald Trump dans les créations culturelles avant et depuis son accession à la présidence.

La série Pose diffusée depuis deux saisons par le réseau FX se déroule à la fin des années 1980 dans le milieu des cabarets, de la culture ball et du voging, disons, pour faire court, sur la scène queer de New York. L’entrepreneur Donald Trump, maintenant président des États-Unis, devait y figurer comme personnage récurrent. Les scénarios de la première saison lui réservaient une bonne place quand le showrunner Ryan Murphy a décidé de l’éliminer en justifiant ainsi son choix : « Personne ne veut voir cette tête de nœud. »

« The Donald » a donc été remplacé par un haut gradé de la Trump Organisation. Son ombre cupide et vorace, sans foi ni loi, continue pourtant de flotter sur la production, qui emploie une bonne centaine de trans devant et derrière la caméra et met en scène une trentaine de personnages de la communauté LGBTQ. Pose oppose constamment l’univers tendre et solidaire des paumés de la marginalité, alors que frappe la pandémie du sida, et l’avide cruauté du monde des affaires où il s’agit de gagner toujours plus à n’importe quel prix, y compris en écrabouillant son prochain.

« De la sorte, Pose réussit à célébrer les communautés que Trump est en train de calomnier », résume la professeure d’anglais Merredith James, de l’Université d’État du Connecticut, dans un essai du recueil Trump Fiction : Essays on Donald Trump in Literature, Film, and Televison (Lexington), paru il y a un an.

De même, l’ombre de Trump plane sur la série The Deuce, traitant de la prostitution et des débuts de la massification de la porno à New York dans les années 1970. Ses créateurs (déjà responsables du chef-d’œuvre The Wire) ont souhaité exposer les racines d’une société amorale qui a pu élire un homme se vantant d’attraper les femmes par l’entrecuisse. Des critiques ont aussi établi des parallèles entre la menace de cryptofascisme que ferait peser la présidentielle trumpienne avec la série The Plot Against America, uchronie basée sur le roman éponyme de Philip Roth, pourtant paru en 2004 et campé au tout début des années 1940.

L’essai Trump Fiction indique d’ailleurs que les œuvres où Donald Trump apparaît directement semblent souvent moins intéressantes que celles témoignant de l’esprit de son temps. La critique féroce ou subtile du trumpisme se retrouve aussi bien dans les films Beatriz at Dinner, The Post et Get Out que dans la série Handmaid’s Tale.

Une culture en guerre

Au moment où la politique américaine écrit de nouveaux chapitres des guerres culturelles (culture wars) déchirant le pays depuis des décennies, il semble naturel que la culture elle-même s’engage dans des combats politiques.

Toutes les formes de création se mobilisent pour le meilleur, le pire et le pas pire. Le peintre (et comédien) canadien Jim Carrey a annoncé en janvier qu’il arrêtait sa série de portraits caricaturaux du président après l’avoir représenté plus d’une centaine de fois en clown, en sorcière, en preacher diabolique, en monstre du marais qu’il promet de nettoyer. L’artiste féministe Illma Gore a été censurée sur les réseaux sociaux et sur eBay (en vain) pour son portrait hyperréaliste et peu flatteur d’un Trump nu.

Les lettres montent aussi à l’assaut. « Mèche cache-misère, rat gazouilleur, hypertweeteur, gobeur de tripe, mal embouché » (« combover, twitter-rat, tweet-twat, tripe-gob, muckspout »…), ainsi commence Swearing In du recueil Sincerity (2018) de la poète Carol Ann Duffy. La litanie d’insultes usant de la figure de style appelée kenning décrit mais ne nomme jamais le président. Le texte se termine par un « Bienvenue à la Maison-Blanche ».

Dans Pussy (2017), l’auteur et journaliste britannique Howard Jacobson, lauréat d’un prestigieux prix Man Booker, ne fait pas moins dans la satire grossière en retraçant l’ascension du prince Fracassus à la tête de la république d’Urbs-Ludus. Pour bien souligner l’allégorie, la couverture de son livre reproduit le dessin d’un vieux Trump en couche tenant une Barbie.

Le propos bédéesque s’expose avec encore plus de franchise dans Our Cartoon President. Le dessin animé est apparu en courtes vignettes dans l’émission de fin de soirée The Late Show with Stephen Colbert. La farce étire la sauce sur trois saisons et 40 épisodes où l’on croise des bonshommes de toute la famille Trump (dont ses fils, désolants d’imbécillité) et le Tout-Washington. Les épisodes restent très collés à l’actualité de la semaine.

Le parcours et les tribulations du président ont inspiré plusieurs documentaires de haute tenue et commencent à s’infiltrer en fiction par tous les bouts. Le film Bad President (sa sortie sur les écrans, d’abord prévue cette semaine, a été retardée) explique de manière loufoque comment Donald Trump a été élu. The Comey Rule, tout juste mis en ondes par Showtime, transpose en minisérie le récit A Higher Loyalty de l’ancien directeur du FBI James Comey, congédié par Donald Trump.

La télévision se retourne ainsi contre l’ancien animateur de The Apprentice (2004-2015), téléréalité qui a contribué à asseoir la notoriété et une partie de la fortune (finalement dilapidée) du businessman. « Au total, Donald Trump a mieux réussi à jouer un magnat des affaires qu’à en être un dans la vraie vie », résumait récemment The New York Times en révélant les déclarations de revenus du président.

Une préhistoire culturelle

L’homme réputé vaniteux a fourni de grands efforts pour s’implanter dans les médias et l’imaginaire populaire en façonnant une image de don Juan, d’entrepreneur à succès et de grand négociateur qui a révélé ses secrets dans le manuel The Art of The Deal (1987). Les créateurs de fictions n’ont pas non plus attendu qu’il devienne le 45e président des États-Unis d’Amérique pour s’en inspirer.

La vieille suractivité médiatique de l’hypercapitaliste explique qu’il soit le héros de Patrick Bateman, tueur en série du roman American Psycho de Bret Easton Ellis, grand succès de 1991. L’auteur lui-même s’est récemment expliqué sur ce choix en disant que le magnat de l’immobilier à la mèche cache-misère l’énervait beaucoup à l’époque et qu’il avait donc voulu en faire une sorte de père putatif de son assassin.

D’ailleurs, quand Le Devoir a demandé il y a trois ans, en octobre 2017, quelles fictions représentaient le mieux la présidence de Donald Trump, l’essayiste Mathieu Bélisle a répondu American Psycho, pourtant paru un quart de siècle auparavant. Dans la même veine, une dizaine des essais colligés dans Trump Fiction : Essays on Donald Tump in Literature, Film, and Televison composent une « préhistoire culturelle du président » ou encore une « mise en mémoire du futur » en décortiquant la prescience d’American Psycho, mais aussi de Bleeding Edge (Thomas Pynchon).

Les savants des études culturelles s’intéressent aussi aux apparitions éclair de Donald Trump dans l’émission pour enfants Sesame Street, dans les fictions de télé comme au cinéma. Il se représente lui-même à la télé dans The Fresh Prince of Bel-Air, The Nanny, Sex and the City, mais aussi dans certains films, dont Celebrity et Home Alone 2.

Donald Trump a joué dans des pubs, des vidéos de musique. La liste est assez longue pour justifier un article de l’encyclopédie Wikipédia et un collage des apparitions qui dure trois minutes et demie. On le voit terrasser un méchant lutteur de la WWF en 2007 et dans un épisode de Suddenly Susan, dix ans plus tôt, qui l’imagine à la une d’un magazine le présentant comme « le prochain président »…

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