La fresque de la discorde du MBAM

Nathalie Bondil s’est fait montrer la porte du Musée des beaux-arts de Montréal à la mi-juillet. La nouvelle a rapidement eu l’effet d’une bombe au sein du milieu culturel québécois.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Nathalie Bondil s’est fait montrer la porte du Musée des beaux-arts de Montréal à la mi-juillet. La nouvelle a rapidement eu l’effet d’une bombe au sein du milieu culturel québécois.

Elle était la star incontestée du monde muséal québécois. « Le Musée des beaux-arts de Montréal, “c’est” Nathalie Bondil ! » s’est exclamée la ministre de la Culture aux premiers échos de ce qui allait devenir un véritable feuilleton à développement. La stupéfaction exprimée par Nathalie Roy était à ce moment partagée par plusieurs. Mais en coulisses, la crise couvait depuis longtemps. Récit.

En apparence, tout allait bien autour de Nathalie Bondil. Depuis son arrivée à la tête du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en 2007, la progression était constante : deux fois plus de superficie, trois fois plus de visiteurs, une collection d’œuvres 20 % plus grande. Et bientôt, une aile Riopelle allait s’ajouter au palmarès de celle qui se qualifie de « figure de proue du milieu culturel québécois et canadien ».

Personne n’a donc sourcillé quand le MBAM a annoncé, le 6 juillet dernier, la nomination de Mary-Dailey Desmarais comme directrice de la conservation du Musée. « Ce nouveau poste-clé a été créé afin de soutenir les équipes dans la mise en œuvre des nombreux projets de l’établissement, qui connaît une croissance exponentielle depuis les dernières années », soulignait le texte. La nouvelle n’avait alors pas dépassé les entrefilets. Et pourtant.

Derrière le ton enthousiaste ducommuniqué, quelque chose couvait. Le président du conseil d’administration, Michel de la Chenelière, prenait la peine de souligner que le conseil avait « approuvé [cette] candidature à l’unanimité, suivant les recommandations consensuelles du comité des ressources humaines ». Nathalie Bondil, conservatrice en chef, promettait pour sa part « d’apporter [son] entier soutien à Mary-Dailey pour que le MBAM continue de grandir ». Fallait-il donc en douter ?

À rebours, la réponse paraît évidente. Car au moment où le communiqué était publié, le sort de Nathalie Bondil était en train de se jouer chez Michel de la Chenelière, à une encablure duMusée. Selon le fil des événementsque Mme Bondil expose dans unepoursuite déposée le 18 septembre contre les administrateurs du conseil, son hôte l’informait alors « de façon soudaine […] que son contrat ne serait pas renouvelé et qu’il se terminerait au courant de l’été », un an avant son échéance.

« Abasourdie », Nathalie Bondil lui demande des explications. Michel de la Chenelière parle d’un « bris de confiance ». L’ex-directrice générale et conservatrice en chef pense surtout que M. de la Chenelière l’a « congédiée pour l’unique raisonqu’elle le “ picossait” et qu’elle osait remettre en question ses agissements et ses décisions ».

Deux jours plus tard, Le Devoir publiait un premier article faisant état d’une « bisbille » interne au MBAM, et du fait que le poste de Mme Bondil était menacé. Le mot « bisbille » était prudent : beaucoup trop, en réalité. Car loin d’une querelle sans importance, ce conflit larvé allait provoquer un spectaculaire feu d’artifice.

  

« Je ne comprends pas pourquoi leconseil d’administration voudrait se priver des services [de Nathalie Bondil] alors que les grands musées de cemonde se l’arrachent ? » demandait la ministre Roy au lendemain des premières révélations.

La question taraude alors le Tout-Montréal culturel. Mais la réponse apparaît vite — et n’a rien à voir avec la vision artistique de Mme Bondil.

Dans les jours qui suivent, Le Devoir révèle que le climat de travail à l’intérieur des murs du Musée est carrément « toxique », selon les mots du conseil d’administration et de plusieurs employés ou ex-employés. Des griefs et une plainte officielle pour harcèlement psychologique (qui a fait l’objet d’un rapport en février 2019) témoignent du problème. Les témoignages, pour l’instant anonymes, s’accumulent.

Des documents montrent aussi qu’une firme indépendante a récemment réalisé un « diagnostic sur le climat de travail ». C’est à la suite de celui-ci que le conseil d’administration a décidé de restreindre le cahier de charges de Nathalie Bondil en créant le poste obtenu par Mme Desmarais — celui annoncé par le communiqué crypté du 6 juillet.

Pendant tout l’été, parce qu’il est confidentiel, le contenu du rapport du cabinet RH planera comme une ombre mystérieuse au-dessus du dossier. Tout le monde en parle, personne ne l’a lu. Mme Bondil et le comité de direction ont eu droit à une présentation de deux ou trois heures, mais sans trace écrite. Nathalie Roy le réclamera elle-même, mais en vain — malgré le poids des 16 millions qu’injecte Québec chaque année dans le Musée.

Le rapport était-il si accablant ? Dans une « fiche d’information » publiée le 28 août et destinée à ses membres, le conseil du MBAM assure que « le diagnostic a exposé en détail les défaillances de gestion dont Nathalie Bondil était directement et indirectement responsable ».

« Les conclusions [du diagnostic] n’étaient pas surprenantes. Des plaintes avaient été faites […] depuis un moment ; plusieurs employés ont quitté le MBAM à cause, entre autres choses, de la microgestion et du style de gestion lourd et autocratique » de Mme Bondil.

Mais il faudra attendre un autre rapport — celui commandé par le gouvernement au professeur Daniel Beaupré, et dévoilé fin septembre — pour avoir l’assurance que le cabinet RH avait bel et bien conclu à un « problème significatif » de climat de travail. Entre-temps, plus de 90 employés actuels du Musée, de même qu’une vingtaine d’ex-collègues, étaient sortis publiquement pour dénoncer le « harcèlement et l’intimidation » vécus au Musée, et « cautionnés » par Mme Bondil.

  

Selon la version des faits du conseil d’administration, Nathalie Bondil était bien au courant de l’ampleur de ce problème de relations de travail. « Depuis le mois de novembre 2019, Michel de la Chenelière a passé d’innombrables heures à essayer d’amener Mme Bondil à […] régler la question du climat de travail malsain », a-t-on dit aux membres à la fin de l’été.

Le conseil soutient ainsi avoir fait des « tentatives répétées » pour trouver une « solution à cette situation devenue intolérable ». Mais il se serait « buté à l’inflexibilité de Mme Bondil et à son déni » de plusieurs constats.

Les origines précises du problème demeurent floues. Mais dans la poursuite intentée par Nathalie Bondil, il est indiqué que le 9 octobre 2019, le syndicat des employés du MBAM a envoyé au conseil d’administration une lettre pour faire part d’un « problème de relations de travail délicat et persistant » au service de la production des expositions (dirigé par une femme qui, selon plusieurs témoignages, était au cœur du problème de climat de travail).

Mme Bondil a été mise au courant de cette démarche le 25 octobre. La poursuite fait part de son étonnement de ce que « le Syndicat ait décidé d’outrepasser les canaux usuels » de protestation pour s’en référer plutôt au C.A.

Une rencontre est organisée le 25 novembre entre la direction, le conseil, et des représentants syndicaux. Ceux-ci présentent alors à Mme Bondil et à l’administration « une liste de plaintes en lien avec le milieu de travail ». Nathalie Bondil retient de cette rencontre que les problèmes ne la visent pas directement, et qu’il n’y aurait eu «  aucune mention de harcèlement ».

Mais le lendemain, le conseil d’administration se réunit et décide de commander un diagnostic sur le climat de travail, que le cabinet RH réalisera. Il établit aussi que le rapport sera remis au conseil, sans que le comité de direction y ait d’accès direct.

D’un point de vue symbolique, c’est à partir de ce moment que le tapis commence à glisser sous les pieds de Nathalie Bondil.

Le comité de direction se trouve, en effet, mis doublement à l’écart. D’une part, le syndicat est allé se plaindre directement au conseil d’administration, ce que Nathalie Bondil lui reproche. D’autre part, le conseil a mandaté une firme externe sans consulter l’équipe de Mme Bondil, qui dénonce « l’opacité du processus annoncé ». Bientôt, un troisième élément s’ajoutera à ce portrait.

  

Le 28 février 2020, Nathalie Bondil assiste à deux présentations du rapport du cabinet RH. Tout en affirmant qu’on ne lui a jamais parlé d’un climat de travail toxique, elle dit avoir accueilli favorablement les quatre recommandations principales du rapport — dont celle de revoir la structure de l’organisation pour ajouter un poste de direction de la conservation.

Or, selon son récit, Michel de la Chenelière lui aurait dit dès ce jour que le nouveau poste était destiné à Mary-Dailey Desmarais (déjà employée du MBAM), et que le conseil d’administration avait accepté cette recommandation. Réponse immédiate de Mme Bondil : elle manque « d’expérience ».

Le président du C. A. et la conservatrice en chef s’échangent alors plusieurs courriels — reproduits partiellement dans la poursuite. Le ton est poli, mais le vernis craque.

Pendant des semaines, Michel de la Chenelière et Nathalie Bondil pratiquent une sorte de souque à la corde. Mme Bondil veut un processus de sélection traditionnel, qui implique de près le comité de direction. Elle plaide régulièrement que la nomination de Mme Desmarais serait une erreur, vu son « profil junior ». Un poste d’adjointe lui conviendrait mieux, pense-t-elle.

Le 7 mars, Michel de la Chenelière se fâche et écrit au comité de direction pour rappeler que la décision du conseil d’administration « vise à remédier à des problématiques soulevées par le diagnostic de climat de travail ». Le président appuie sur le crayon. « Tout propos tenu par un employé du Musée afin de contester une décision du conseil constitue de l’insubordination », affirme-t-il. Mme Bondil répond être « estomaquée par la teneur de cette lettre ».

  

Les semaines qui suivent sont marquées par l’arrivée de la pandémie de COVID-19. Le MBAM ferme ses portes. Mais derrière celles-ci, la pression monte.

Michel de la Chenelière pousse pour que le processus de création du poste avance. Il rédige lui-même une ébauche du profil du poste. Nathalie Bondil proteste devant cette « précipitation ». Elle reproche aussi à M. de la Chenelière des « façons de faire » qui affectent sa vie personnelle — elle ne veut plus de courriels en dehors des heures de travail, dit-elle.

Le dossier des relations de travail revient alors sur la table. Le 11 juin, le syndicat dépose en effet un grief contre la cheffe de service de la production des expositions. Nathalie Bondil se dit « surprise ».

Quant au processus d’embauche, elle n’en démord pas : Mme Desmarais — qui fait maintenant partie des quatre finalistes — n’a pas le « profil recherché », réitère Nathalie Bondil à Michel de la Chenelière. À la mi-juin, Mme Bondil dénonce plus directement la mise à l’écart du comité de direction des étapes décisionnelles. « Est-ce que tout est joué d’avance ? » demande-t-elle.

Quatre personnes, dont Mme Bondil et Michel de la Chenelière, participent aux entrevues et remplissent une grille de compétences, qui donne le plus bas pointage à Mary-Dailey Desmarais. Mais ce n’est pas le seul critère de sélection, rappellera le conseil d’administration à ses membres.

« La candidate choisie n’était pas la quatrième des quatre candidates. La candidate préférée de Nathalie Bondil n’avait ni l’expertise ni le caractère requis pour gérer les problèmes urgents auxquels était confronté le MBAM et qui devaient être résolus aussi rapidement que possible. Malgré cela, Nathalie Bondil a tenté de subvertir l’embauche de la candidature choisie »

En interne, Nathalie Bondil continue de marteler son opposition. Au mieux, elle estime que Mme Desmarais pourrait hériter d’un poste d’adjointe. De nombreux échanges ont lieu jusqu’au début juillet, moment où Mme Bondil se dit placée devant « le fait accompli » et un choix « unilatéral » du conseil. Elle s’y rangera finalement. Mais la pilule passe mal — et elle ne cachera pas plus tard aux médias son impression d’avoir assisté à une « prise de pouvoir » du conseil d’administration.

  

Malgré ces deux dossiers épineux — les relations de travail et la nomination de Mme Desmarais —, le conseil d’administration soutient que le conflit avec Mme Bondil aurait pu connaître un dénouement plus discret et heureux. « Nathalie Bondil aurait pu quitter le MBAM en beauté », dit le conseil, qui avait jusqu’à la fin « espoir de prolonger » son contrat.

Mme Bondil cite d’ailleurs dans sa poursuite une proposition qui lui a été faite le 27 juin pour renouveler son contrat jusqu’en juin 2023. Le texte parle d’une solution « dans les meilleurs intérêts du Musée ». Mais il souligne aussi que le conseil « surveillera de près » si les changements apportés à la structure de direction portent leurs fruits. Le « lien de confiance » doit être rétabli entre la directrice et le conseil, souligne le projet de contrat.

Les discussions sur le renouvellement de ce contrat évoluent en parallèle d’autres échanges tendus sur la nomination de Mary-Dailey Desmarais. Puis, l’orage éclate. Le 6 juillet, Mme Bondil et M. de la Chenelière ont leur rencontre chez ce dernier. Le 8 juillet, Mme Bondil exige de « recevoir une offre de règlement adéquate suivant son congédiement brutal et injustifié ».

Le 10 juillet, alors que les premiers éléments du conflit deviennent publics, un projet d’entente lui est déposé : Nathalie Bondil l’interprète comme un « maintien en poste symbolique » jusqu’à la fin prévue de son contrat, en juin 2021. La proposition assujettit de facto ses décisions à l’approbation du président du conseil. Elle refuse.

La rupture est alors consommée. Elle sera officialisée trois jours plus tard. Nathalie Bondil est mise à la porte du Musée — mais elle touchera son plein salaire jusqu’en juin 2021.

Dans ses justifications aux membres du Musée, le conseil d’administration soutient qu’il n’avait plus le choix d’agir. La coupe débordait : Mme Bondil « niait » l’importance du problème de climat de travail, elle avait tenté de « détourner le processus d’embauche » de la directrice de la conservation, elle avait « violé les protocoles qui avaient été convenus ».

Le conseil n’a pas digéré non plus « les discussions de Nathalie Bondil avec les médias sur le contenu de documents confidentiels ». « Ce qui a placé le MBAM sous un mauvais jour est en réalité l’implacable campagne médiatique et politique lancée par Nathalie Bondil dans la semaine précédant sa fin d’emploi et continuée depuis ce temps. »

Cette « campagne médiatique » n’a pas manqué d’ampleur. Nathalie Bondil a parlé d’un « lynchage ». Des dizaines de personnalités politiques et culturelles ont spontanément pris sa défense. Des directeurs de musées français ont fait de même. Des centaines de membres ont témoigné leur colère au C. A. — et ont infligé à Michel de la Chenelière le camouflet de ne pas le réélire comme simple administrateur au conseil. De nombreux commentateurs ont alimenté le débat sur le rôle d’un conseil d’administration dans ce genre de situation. La saga a refroidi des donateurs, dont la Fondation Riopelle.

Au-delà de ce ressac, le MBAM sortira assurément transformé de cette crise. Il y aura une nouvelle structure de gouvernance, puis une nouvelle Loi sur le MBAM. Mais il y aura surtout une nouvelle tête d’affiche… qui ne manquera pas de pots à réparer.

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