Quino, le père de Mafalda, nous a quittés

Le dessinateur argentin Joaquin Salvador Lavado, dit Quino, le créateur de Mafalda, la petite fille espiègle à la tignasse noire, est décédé mercredi à l’âge de 88 ans, a annoncé son éditeur, Daniel Divinsky.

« Quino est mort. Toutes les bonnes personnes du pays et du monde entier le pleureront », a-t-il écrit sur son compte Twitter.

« C’est une drôle d’année, 2020. Il y a eu le départ d’Uderzo en mars, de Duchâteau, scénariste de Ric Hochet, en août, et là, Quino. Pour nous qui avons commencé à suivre la bédé dans les années 1970, c’est notre enfance qui s’effondre », a indiqué Sylvain Lemay, directeur et professeur à l’École multidisciplinaire de l’image (EMI), joint par Le Devoir.

Entré à l’École des beaux-arts de Mendoza à 13 ans, la région argentine qui l’a vu naître le 17 juillet 1932, ce fils d’Andalous avait tôt arrêté ses études pour se consacrer à sa passion : illustrateur d’humour.

Sa plus célèbre création, l’irrespectueuse Mafalda (apparue pour la première fois en 1964), deux points pour les yeux et une petite boule en guise de nez, est la fille d’une femme au foyer et d’un agent d’assurances argentins totalement dépassés par sa maturité.

Ses demandes d’explication sur la condition féminine, la dictature, la surpopulation, la guerre atomique ou encore Fidel Castro sont en réalité l’expression d’une indignation constante contre le monde des années 1960.

Pour nous qui avons commencé à suivre la bédé dans les années 1970, c’est notre enfance qui s’effondre

« Selon l’hypothèse de Quino, les enfants savent tout à la naissance et c’est en vieillissant qu’ils désapprennent, note François Lemay. Quino joue sur l’expression « poser la question, c’est y répondre » et offre une vision très pure, candide et humaniste de l’être humain à travers Mafalda, qui pose toujours des questions à ses parents, à ses amis. Ces questions-là qu’elle pose lui sont suggérées par les situations du quotidien. Elle ne donne jamais vraiment de réponse, elle n’est pas une donneuse de leçons. Elle est dans la vérité. »

« Il ne faut pas oublier que Mafalda est apparue en 1962 dans une pub d’électroménagers, rappelle Sylvain Lemay. Quino a repris son personnage en 1964, mais en 1973, il arrête tout, un peu comme Bill Watterson, pour d’autres raisons, avec Calvin et Hobbes. Le comic strip, c’est très demandant, il faut toujours se réinventer. »

« En 1973, Quino jugeait qu’il avait fait le tour, qu’il ne pouvait plus parler de ces problèmes-là d’une façon fraîche. Il a ramené Mafalda pour quelques trucs spéciaux [dont les 30 ans de l’UNICEF et une campagne pour la Ligue argentine pour la santé buccale], mais à l’instar des Beatles, c’est une courte partie de sa carrière. Mafalda a dit ce qu’elle avait à dire et Quino a eu l’intelligence de ne pas étirer la sauce », explique François Lemay, critique de bande dessinée à Plus on est de fous, plus on lit ! et au Devoir.

À sa sortie en Espagne, alors sous Franco, Mafalda est réservée aux adultes. Elle est censurée en Bolivie, au Chili et au Brésil. « Il y a quelque chose de subversif chez Mafalda, avance Sylvain Lemay. Elle était aussi révolutionnaire que Che Guevara pouvait l’être. Sur la couverture d’Encore Mafalda, on voit bien toute la violence qu’elle peut avoir avec son cri et son poing levé — on n’est pas loin de Paul Rose ! »

Après le coup d’État de 1976 en Argentine, Quino s’exile en Italie, puis en Espagne. Depuis 1972, Quino est déjà connu du public français puisque l’éditeur JC Lattès a fait paraître trois albums noir et blanc des aventures de Mafalda. Dès 1980, Glénat reprend le flambeau en publiant en couleur les 12 tomes de la série. En 1999, paraîtra une première édition de Mafalda. Intégrale de 575 pages.

Bien qu’il poursuive sa carrière d’illustrateur d’humour, avec des recueils tels que Manger, quelle aventure !,Y’a un truc ! et Pour l’humour de l’art — tous parus chez Glénat —, jamais Quino ne connaîtra un succès aussi phénoménal qu’avec Mafalda.

Toujours aussi populaire en Argentine et dans le monde hispanique, l’artiste reçoit le prix Haxtur pour l’ensemble de son œuvre en 2000. Dix ans plus tard, en France, il est nommé officier des arts et des lettres. En 2014, après 60 ans de carrière, il est décoré de l’insigne de la Légion d’honneur. Mafalda est également décorée.

« C’est le seul personnage de bédé qui a reçu la Légion d’honneur. Ça démontre à quel point elle est importante et qu’elle a fait réfléchir les gens. À court terme, je ne vois pas quel autre personnage de bédé mériterait la Légion d’honneur », affirme François Lemay.

Éternelle Mafalda

Ayant arrêté de dessiner en 2013 en raison de sa vue de plus en plus faible, Quino n’aura cessé de récolter les honneurs tout au long de sa prolifique carrière — un astéroïde porte même son nom. Toutefois, il aura vécu pour ainsi dire dans l’ombre de son célèbre personnage, dont la pertinence ne se dément toujours pas.

« Cela s’explique par la qualité du dessin et de l’humour, croit Sylvain Lemay. On retrouve cela aussi dans le côté métaphysique et philosophique de Peanuts et dans le côté onirique de Calvin et Hobbes. Mafalda, c’était très politique. J’ai connu l’Amérique du Sud avec elle, la perception d’être en dessous, la mainmise du Nord sur le Sud. On parle beaucoup de la crise d’Octobre en ce moment, mais à la même époque, il y avait beaucoup de révolutions en Amérique du Sud. On ne peut oublier cette enfant qui porte un regard tellement lucide sur la politique, sur les adultes. Quand on regarde ce qui se passe, avec les complotistes par exemple, on se rend compte que Mafalda, c’est toujours actuel. »

« Mafalda demeure tout à fait pertinente parce que rien n’a changé. Pensons au débat entre Trump et Biden… La même violence et la même connerie se répètent constamment. On est dans le fascisme, les coups d’État, les problèmes politiques qui semblent extrêmement complexes et ne servir qu’à une poignée de gens. Ce sont des problèmes universels qui ne se sont jamais réglés. Du début à la fin, on ne trouve aucune valeur qui ne passerait plus dans l’œuvre de Quino, qui est aussi important que Schulz et Sempé — qu’il appelait son frère de plume. Encore aujourd’hui, on peut endosser tout ce que Mafalda dit, elle n’a pas pris une ride », conclut François Lemay.

Avec l’Agence France-Presse

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