Pas riches, mais pas des «trous-de-cul»

À l’occasion du Festival international de la littérature, les comédiens Gabriel-Antoine Roy et Evelyne Rompré présenteront dans un parc du Centre-Sud la lecture d’«On n’est pas des trous-de-cul», mettant en scène huit de leurs comparses, dont Stéphane Crête, Marie-France Lambert, Pierre Lebeau et Dominique Quesnel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’occasion du Festival international de la littérature, les comédiens Gabriel-Antoine Roy et Evelyne Rompré présenteront dans un parc du Centre-Sud la lecture d’«On n’est pas des trous-de-cul», mettant en scène huit de leurs comparses, dont Stéphane Crête, Marie-France Lambert, Pierre Lebeau et Dominique Quesnel.

« Han, On n’est pas des trous-de-cul ? ! C’est quoi ce livre-là ? » En visite chez son amie Dalie Giroux, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Evelyne Rompré fouine dans sa vaste bibliothèque, puis est happée par ce titre aussi explicite qu’amusant. La comédienne et son amoureux, Gabriel-Antoine Roy, lui aussi comédien, improvisent aussitôt une petite séance de lecture de salon. « On s’est mis à lire ça tout haut et on était crampés ! On était surpris du franc-parler du livre, de voir à quel point c’était théâtral. »

Paru en 1971 aux éditions Parti pris, On n’est pas des trous-de-cul est un de ces textes n’appartenant à aucune autre catégorie que celle de la vérité crue. Tiré d’une thèse de doctorat en anthropologie déposée par Marie Letellier à l’Université de Montréal intitulée Culture de la pauvreté : une étude de cas, ce livre culte qualifié par Jacques Ferron de « roman déguisé » donne à entendre la parole flamboyante de Ti-Noir et de Monique Bouchard, un couple du Centre-Sud, alors les voisins de l’autrice.

« Parmi la faune des opprimés et des écrasés, les résidents du Faubourg à m’lasse paraissaient particulièrement vulnérables. Économiquement précaires, exclus des lieux d’exercice du pouvoir politique et “citoyens d’un pays qui ne s’appartient pas”, […] ils semblaient “les plus colonisés de tous” », écrit le sociologue Jean-Philippe Warren, en reprenant la conclusion de la thèse de Letellier, dans la préface de la réédition d’On n’est pas des trous-de-cul parue chez Moult en 2019.

Mais au-delà des constats socio-économiques que tirera la chercheuse, c’est la langue colorée et jubilatoirement grossière de ses sujets, retranscrite dans de longs blocs de verbatim, qui assoira la légende de ce livre, que plusieurs générations se sont passé comme on confie un secret. Et si les conversations truculentes entre Ti-Noir et Monique génèrent d’abord le rire, l’hilarité cède peu à peu la place au malaise, à mesure que se révèle dans toute sa dureté un quotidien d’indigence, d’insalubrité et de violences (réelles ou symboliques). Une existence de peu d’horizon.

« Les personnages sont déjà là, dans le langage », observent Evelyne Rompré et Gabriel-Antoine Roy, qui, à l’occasion du Festival international de la littérature, présenteront dimanche dans un parc du Centre-Sud — le parc Walter-Stewart, là où on les a rejoints — une lecture d’On n’est pas des trous-de-cul, mettant en scène huit amis comédiens, dont Stéphane Crête, Marie-France Lambert, Pierre Lebeau et Dominique Quesnel. « Ce livre-là, c’est comme du Michel Tremblay trash et non censuré. »

En finir avec la honte de soi

Incursion hyperréaliste au cœur d’un foyer de misère en abondance — Marie Letellier et son chum, Jean-Pierre Sauvé, ont recueilli les propos de Ti-Noir et de Monique en leur rendant visite de façon généralement très informelle —, On n’est pas des trous-de-cul témoigne à l’évidence de l’aliénation politique des Canadiens français issus des classes populaires, un peu comme si le Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières n’avait porté que sur une seule famille.

« Le problème, pour [Ti-Noir], n’était pas tant sa pauvreté matérielle que le mépris dont il se savait l’objet, souligne la préface de Jean-Philippe Warren. Il ne voulait plus être sans cesse renvoyé à la honte de soi. À cet égard, on peut dire que les Bouchard étaient des Québécois tout ce qu’il y a de plus “ordinaires” en une époque d’affirmation nationale. Ce que Ti-Noir et Monique disaient d’eux-mêmes, un nombre grandissant de leurs compatriotes de toutes les classes le proclamaient avec eux […] On s’apercevait que vivre dignement, c’est vivre sans avoir à répéter qu’on n’est pas des trous-de-cul. »

Ces gens-là avaient un panache, un vouloir, une vivacité dans leur façon de passer à travers les épreuves

 

Pas complètement aliénés, donc, les Bouchard ? Bien qu’ils ignorent tout des rouages du système qui les broie, Ti-Noir et Monique apparaissent à de nombreux égards comme des résistants, en ce sens qu’ils refusent d’abdiquer leur humanité et de (trop) rentrer dans le rang. Près de cinquante ans après sa parution, le livre de Marie Letellier émeut certes à cause de la rigueur de la vie dans le Centre-Sud qu’il raconte, mais c’est sans doute l’obstination à ne pas jouer le jeu du salariat ainsi que la fertilité du système D de Ti-Noir et de Monique qui bouleversent le plus. Pour survivre, lui cumule les jobines et les combines plus ou moins croches, quitte à fouiller dans les poubelles. Quant à elle, elle parvient toujours à faire plus avec moins.

« Ces gens-là avaient un panache, un vouloir, une vivacité dans leur façon de passer à travers les épreuves, affirme Evelyne Rompré. Il y a pour moi une forme d’anarchisme dans cette parole forte qui dit : “Voyez à quel point on n’est pas comme vous pensez”. » Gabriel-Antoine Roy ajoute : « Juste faire entendre la parole de ces gens-là, pour moi, c’est un geste politique. »

Lutte de tous les instants

Marie Letellier, pour sa part, coule des jours tranquilles à Port-au-Persil avec son compagnon de toujours, Jean-Pierre. Evelyne et Gabriel-Antoine, leur rendant visite cet été, se réjouissaient de constater que le couple s’était inventé une vie en marge — elle, potière, lui, graveur — en porte-à-faux avec l’éreintante exigence de productivité à laquelle ne pas céder demeure une lutte de tous les instants.

Dans un entretien accompagnant la réédition de 2019 d’On n’est pas des trous-de-cul, Marie Letellier était invitée à décrire ce que représentait aujourd’hui pour elle son unique livre. Elle évoquait alors l’ingéniosité et la débrouillardise de Ti-Noir, avant de conclure que ce livre, « c’est l’histoire de bien du monde ».

En marchant dans les rues du Centre-Sud cet après-midi-là, il apparaissait malheureusement indéniable que la pauvreté est un sujet d’une tragique éternité.

On n’est pas des trous-de-cul

Le 27 septembre à 17 h, au Parc Walter-Stewart