Un dictionnaire pour ramener la mémoire d'artistes québécoises oubliées

Fifi d’Orsay, photographie recadrée de Ray Jones tirée du magazine «Movie Classic» (1933) numérisé par la bibliothèque du Congrès
Photo: Library of Congress Fifi d’Orsay, photographie recadrée de Ray Jones tirée du magazine «Movie Classic» (1933) numérisé par la bibliothèque du Congrès

Des centaines de Québécoises qui, avant les années 1940, ont fait carrière au cinéma, au théâtre ou dans le monde de la musique se sont évanouies du côté de l’oubli. Un dictionnaire tente de les ramener à la lumière du jour.

Qui a seulement idée des scènes où ont triomphé Alice Dubuc, Jeanne Desjardins, Cédia Brault, Madeleine Baillargeon ou encore Violette Delisle ? Connaît-on les carrières de Rosita Del Vecchio, Béatrice Lapalme, Yvonne Lussier ou Pauline Garon ? Plus que pour leurs équivalents masculins, l’histoire semble les avoir oubliées, quelque part sur le bas-côté de la société, même si elles l’ont éclairé des feux de leur présence.

En parcourant les pages culturelles de divers imprimés d’avant 1940, Sylvain Bazinet, un amateur d’histoire et de généalogie, a été étonné de constater à quel point nombre de ces femmes aux parcours saisissants ont été écrasées par la chape de plomb de l’oubli.

À force de noter leurs noms, de compiler leurs faits d’armes, Sylvain Bazinet a fini par accumuler des liasses d’informations dont il a tiré, par ses seuls moyens, un ambitieux Dictionnaire des artistes québécoises avant le droit de vote. Bazinet a colligé les biographies de plus de 400 de ces remarquables oubliées, surtout pour la période qui va de 1900 à 1940, certaines étant moins oubliées que d’autres, il est vrai, comme La Bolduc et ses turlutes, la reine du vaudeville Eva Tanguay ou encore la comédienne Lucienne Letondal. Mais « pour la majorité d’entre elles, nous n’avions jusqu’ici aucune mention accessible », souligne à raison le chercheur amateur.

Plusieurs des remarquables oubliées qu’il a repérées ont été éclipsées par l’image projetée de leurs maris. Un exemple ? Eugène Lasalle, fondateur du célèbre conservatoire d’enseignement des arts qui porte son nom. « Il s’agit en fait du projet d’un couple », souligne Bazinet. « Sans Louise Doëlling, il n’existe pas. Lasalle l’a épousée en 1908, à Montréal. » Louise Doëlling codirige l’institution, avec son mari, jusqu’au décès de ce dernier en 1929. Et c’est elle qui, par la suite, en assure seule la direction, jusqu’à ce que son fils, George Landreau, issu d’un premier mariage, prenne la relève.

Au cinéma

Le Canada français eut son nombre de pionnières du cinéma dont les noms sont tombés dans l’oubli. Après la guerre de 14-18, le réalisateur et producteur Cecil B. DeMille dirige Pauline Garon, née à Montréal en 1898. Elle tourne à Hollywood. En 1921, elle se trouve au St-Francis Hotel où l’actrice Virginia Rappe meurt, dans une affaire de viol qui va secouer la société américaine. Certains films où joue Pauline Garon sont doublés en français. À Paris, Le spectre vert tient l’affiche sept mois. Au Québec, elle est reçue en triomphe. Oubliée, elle va terminer ses jours dans un institut psychiatrique.

Madeleine Baillargeon ? Sous le nom de Madeleine Gérôme, cette native d’Outremont tourne, dans l’entre-deux-guerres, plusieurs films en France. Après 1945, elle joue à nouveau, entre autres avec le grand Jean Gabin, dans La nuit est mon royaume. Elle sera aussi réalisatrice à Radio-Canada, malgré la misogynie ambiante.

Née à Saint-Georges, en Beauce, Hélène Veilleux doit se faire passer pour une Française, Nanette Bordeaux, afin de pouvoir jouer à Hollywood, notamment avec les désopilants Three Stooges.

Photo: Wikicommon Pauline Garon, née à Montréal en 1898, tourne à Hollywood.

Née à Montréal, Yvonne Lussier parvient à se faire engager à Broadway de la même manière. Sous l’identité d’une Française, Fifi D’Orsay, elle migre vers Hollywood. Au cours des années 1930, elle joue et chante dans au moins 16 films, où l’on voit son nom au côté de ceux de Bing Crosby et Douglas Fairbanks Jr. Et à l’occasion, elle revient chanter à Montréal, dans des cabarets où on l’acclame.

« Fifi D’Orsay est née sur la rue Saint-Hubert à Montréal, où la maison existe toujours », explique Sylvain Bazinet. « Il n’y a pas même une plaque pour rappeler son existence aux passants », regrette-t-il. En 1975, vivant toujours en Californie, Yvonne Lussier-Fifi D’Orsay va parrainer le tout jeune René Simard lors de son passage à Hollywood.

Le chant du passé

« Beaucoup de femmes qui ont chanté, notamment de l’opéra, ont été oubliées, malgré des carrières formidables. L’art lyrique, avant 1940, était très important. » Peut-on en déduire une partie de la passion québécoise pour la chanson ? Sylvain Bazinet croit que oui. Il voit se profiler, à travers les ombres de ce passé, la majesté d’une Céline Dion, sans parler toutefois d’une tradition de musique classique qui s’est maintenue, même si la radio n’en diffuse plus tout le temps, comme cela était le cas alors.

Parmi les figures les plus anciennes de ce dictionnaire, Rosita Del Vecchio, née en 1846, pouvait rivaliser avec la cantatrice Emma Albany. « Chanteuse mezzo-soprano et actrice accomplie, favorite des Montréalais, elle parcourt le monde en compagnie de Frantz Jehin-Prume, violoniste d’origine belge de réputation internationale, qui s’installe à Montréal par amour pour elle. » Del Vecchio séjourne plusieurs années en Europe, mais décède prématurément, à l’âge de 34 ans.

Comment oublier Alice Dubuc, née en 1890 à Québec, dans le quartier populaire Saint-Jean-Baptiste ? Cette mezzo-soprano, sous le nom de Lucille Angers, chante à Paris, New York et Toronto. Sa mère ne sait ni lire ni écrire. Elle perd son père à l’âge de 7 ans. Elle étudie pourtant à Paris, connaît la gloire à chanter des airs populaires, mais aussi Chopin, Schumann et Saint-Saëns. Elle chante au micro de Radio Tour Eiffel, première radio française. À son retour en Amérique, elle se produit à Toronto, Montréal, Québec, Plattsburgh. Puis à New York, elle se fait entendre à la somptueuse salle art déco de la National Broadcasting Company. « Mais elle sent, là-bas, que quelque chose ne va pas », explique Sylvain Bazinet. À 40 ans, elle va mourir à l’Hôpital de l’enfant Jésus, une institution qu’elle a contribué à établir. D’imposantes obsèques sont organisées en son honneur. Cinq ans après, ses admirateurs lui élèvent un monument, tout de granit rose du Saguenay, surmonté d’une harpe, où les passants peuvent apprendre que cette femme fut une cantatrice canadienne diplômée de l’École des maîtres de chant français. Le monument a été détruit depuis, précise Sylvain Bazinet, en se demandant s’il n’est pas « temps de réhabiliter la mémoire d’Alice Dubuc. »

Photo: IMDB Yvonne Lussier (Fifi d’Orsay) dans «Wonderbar», film de 1934 qui contribua à l’essor du cinéma parlant

Rosemonde Desjardins, née à Hull, étudie à l’Université McGill où elle se fait remarquer au point de devenir la protégée du multimillionnaire conservateur Donald Smith, connu sous le nom de Lord Strathcona, ainsi que de Zoé Lafontaine, appelée « Lady Laurier », elle qui est la femme du premier ministre canadien. Après des études à Londres, on annonce en 1910 qu’elle est engagée au Grand Opéra de Paris. Puis, note, Sylvain Bazinet, on perd sa trace en Europe.

Une autre Desjardins, Jeanne celle-là, est une soprano qui fait carrière aux États-Unis. En 1942, elle vient à̀ Montréal, avec le Metropolitan Opera de New York. On l’entend sur les réseaux Columbia, NBC et Mutual. Elle apparaît aux côtés de vedettes internationales, telles Helen Jepson, Ezio Pinza, Grace Moore ou Rudolph Valentino. En 1948, elle chante à Paris, puis à Genève.

Née en 1906, Violette Delisle tient à négocier elle-même ses cachets, à une époque où la femme est tenue juridiquement pour une mineure. Elle chante en France, de 1930 à 1939, en compagnie du baryton et acteur de cinéma André Baugé.

Fille d’agriculteurs, Cédia Brault, née en 1894, est une mezzo-soprano qu’on applaudit à New York. Le compositeur Maurice Ravel vient assister à ses répétitions. Elle chantera, en récital, à Paris et Londres, en plus d’être régulièrement entendue à la radio. « Son fils Claude sera un assistant du président Kennedy à la Maison-Blanche », observe au passage Sylvain Bazinet.

Sur une autre note

Au nombre de ces vies oubliées, certaines apparaissent dignes de scénarios d’Hollywood. Imaginez cette scène : un millionnaire excentrique, LaVere Redfield, de Reno au Nevada, habitué des casinos autant que de l’évasion fiscale, cache ses dollars à son domicile. Il se fait voler son coffre-fort. Un crime d’une somme fabuleuse pour l’époque : environ 2 millions de dollars. Les journaux parlent du « vol du siècle ». On spécule sur ceux qui ont pu faire un coup pareil. En 1952, une Québécoise du nom de Jeanne Choquette est arrêtée à sa descente d’un train à Flagstaff, en Arizona, alors qu’elle voyage en direction de Chicago. Dans sa valise, on trouve de l’argent — 50 000 $ —, des bijoux, des obligations volées. Le chef du FBI, Edgar Hoover, s’intéresse au vol. La femme de 36 ans, élégante, le visage long, déclare être compositrice de chansons et écrivaine. Derrière les barreaux, elle hurle en français et tente de se suicider.

Photo: UniFrance

Fille de médecin, Jeanne Choquette est une ancienne élève du Pensionnat des Saints-Anges à Saint-Jérôme. Au conservatoire, elle apprend, comme sa sœur, à maîtriser le piano à un haut niveau. Cette sœur, Marie-Laure, a même une émission à son nom à l’antenne de CHLP : Marie-Laure Choquette, pianiste. Pendant quelques années, avant que Jeanne ne parte vivre aux États-Unis, les deux sœurs sont entendues dans nombre d’émissions radiodiffusées.

Après avoir purgé une peine de pénitencier, Jeanne Choquette disparaît sans laisser de traces. Une part du butin l’attendait-il quelque part ? En tout cas, elle va divorcer de son mari, Laurent Michaud, un médecin vétérinaire, fils d’Oswald Michaud, un des nombreux fabricants de pianos montréalais de l’époque auquel on doit en particulier, en 1937, la création d’un piano électrique tenu pour l’ancêtre du synthétiseur.

Encore du travail

Ce Dictionnaire des artistes québécoises avant le droit de vote, indique Sylvain Bazinet en entrevue au Devoir, est sans doute loin d’être complet. « Y a-t-il d’autres de ces femmes que je n’ai pas trouvées ? Cela est très possible. »

Il faudrait de surcroît, pense-t-il, analyser la vie de ces oubliées. Plusieurs lui paraissent, à première vue, avoir fait le choix du célibat. Peut-être pour ne pas être écrasées par le poids juridique qu’imposait le fait d’être mariée ? « J’espère, en tout cas, que mon livre va donner l’envie, par exemple du côté des études féministes, de fouiller plus loin. »

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