​En coulisses: Benoît Jetté, dessinateur de décors

Benoit Jetté planche en ce moment sur les décors du prochain gala des Gémeaux et, depuis près d’un an et demi, sur ceux de la salle de nouvelles du nouvel édifice de Radio-Canada. Il est ici devant la reproduction d’une oeuvre de l’artiste Alejandro Burdisio.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Benoit Jetté planche en ce moment sur les décors du prochain gala des Gémeaux et, depuis près d’un an et demi, sur ceux de la salle de nouvelles du nouvel édifice de Radio-Canada. Il est ici devant la reproduction d’une oeuvre de l’artiste Alejandro Burdisio.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 travailleurs au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série. Cette semaine, zoom sur le dessin de décors.

« Quand j’étais tout petit, à l’école primaire, ils nous faisaient passer des tests pour essayer de nous trouver des choix de carrière ; le résultat du mien, c’était “designer industriel”. » C’est en quelque sorte ce que Benoît Jetté est devenu, non sans avoir pris plusieurs détours professionnels.

Dessinateur de décors et, depuis peu, chef du département Dessins et conception chez Acmé Décors, de Beloeil, l’une des plus importantes boîtes de conception et de réalisation de décors de l’industrie du spectacle (entre autres domaines) au Québec, Jetté a commencé sa vie professionnelle comme acteur : « J’ai suivi ma formation en théâtre, j’ai ensuite vécu une dizaine d’années dans le métier, à faire des seconds rôles, des publicités, pas mal de publicités. J’ai aussi cofondé un petit théâtre. Puis, je me suis fait une blonde, on a eu des enfants. Or, le métier ne nourrissait pas assez la famille, pour ainsi dire — le métier de comédien, c’est aussi difficile aujourd’hui que ce l’était il y a 20 ans, j’imagine… »

Jetté a alors choisi de réorienter sa carrière en ébénisterie. « J’avais une vision romantique du métier : je vais fabriquer des meubles et les vendre. Tu t’aperçois vite que, d’abord, c’est un autre métier de passion, puisqu’il faut avoir la fibre entrepreneuriale, que je n’avais pas. »

Las de dessiner des meubles commerciaux, il se souvient d’Acmé Décors, l’entreprise fondée par Sylvain Malo. « Il avait fait le décor d’une production pour ados que notre compagnie de théâtre avait montée dans les années 1990. Je trouvais son entreprise stimulante », celle-ci permettant l’amalgame peu commun d’homme de scène et de dessinateur : « Quand je dessine un décor, je peux m’imaginer physiquement dedans. »

Créer, et résoudre

Benoît Jetté et ses collègues ont frappé l’imaginaire collectif par leur travail. À la télé, en réalisant les décors de Révolution (TVA) ou de L’antichambre (RDS), notamment, à la scène, pour des productions du Cirque Éloize, en réalisant le décor de la résidence de Céline Dion à Las Vegas, sans compter les nombreuses pièces de mobilier construites pour des musées. Annuellement, Jetté peut travailler sur une centaine de projets différents, avec des budgets variant de quelques milliers de dollars jusqu’au demi-million.

En ce moment, il planche sur les décors du prochain gala des Gémeaux et, depuis près d’un an et demi, sur ceux de la salle de nouvelles du nouvel édifice de Radio-Canada, qui sera inaugurée l’an prochain : « Les murs, l’habillage, le mobilier, ça va être quelque chose », promet-il. Lorsque la société d’État a fermé son atelier en 2013, c’est Acmé Décors qui remporté l’appel d’offres pour fournir ses décors.

Ainsi, le travail du dessinateur de décors consiste à élaborer les plans d’un décor à partir des idées du designer engagé par le client, qu’il soit pour un musée, une production télé, des arts de la scène, etc. Il consiste aussi parfois à ramener sur terre les désigner ambitieux. « C’est vrai, on est un peu “péteux de ballounes” », rigole Benoît, qui doit évaluer la faisabilité d’un projet en fonction de son budget, des contraintes liées à la scénographie et à l’aménagement de l’espace et du choix des matériaux.

« Il faut trouver le moyen de concevoir un décor qui en mettra plein la vue, tout en respectant le budget. » Une fois les plans dessinés, modélisés et présentés au client, les artisans d’Acmé se mettent à l’œuvre : « L’idée de modéliser le décor, c’est pour parvenir à trouver le plus de problèmes possible avant qu’il soit construit. »

« La vision que j’ai du dessin industriel, c’est qu’il s’agit d’un outil de communication, résume Benoît Jetté. Il faut savoir lire les plans pour en extraire l’information, il faut bien connaître les matériaux de construction, surtout pour un décor. On les utilise tous : bois, métal, verre, acrylique », etc.

Un bon dessinateur de décors doit également posséder une faculté d’adaptation : « Les concepts, lorsqu’ils arrivent, sont déjà pensés sur le plan de la forme ; ma créativité intervient pour trouver des solutions à des problèmes qui se posent, ou encore pour améliorer une idée, lui ajouter du détail. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Repenser la conception

L’un des projets les plus stimulants sur lesquels Benoît et son équipe ont travaillé fut le décor du premier spectacle de Cavalia : « Nous avions travaillé avec Guillaume Lord, un des designers de décors de théâtre les plus réputés du Québec ; on est partis de rien, pour développer ensemble son concept. C’était un gros projet qui m’a demandé un an et demi de travail. Quand je l’ai vu live, j’ai presque pleuré : le décor était immense, et il y a des chevaux là-dedans, la gestion de l’espace était capitale. »

La crise sanitaire a perturbé les activités de l’entreprise, qui a dû réduire son équipe et fermer son atelier pendant quelques mois, alors que les dessinateurs continuaient en télétravail. « On a perdu peut-être le tiers de nos contrats, notamment dans le domaine du cirque ; plusieurs autres ont été reportés. L’automne risque d’être difficile » en raison des conditions dans lesquelles se fait le déconfinement : qui pourra investir dans un décor somptueux servant une production incapable d’être rentabilisée dans une salle qui ne peut être remplie ?

Les réflexions autour de la conception d’un décor auront aussi subi les effets de la COVID-19, estime Benoît Jetté, qui donne l’exemple d’une installation muséale : « S’il y a un élément de décor qui était prévu pour être interactif, avec des manipulations, on s’imagine qu’il doit constamment être désinfecté. Il faudra revoir notre manière de concevoir le décor. »