Un Cirque sans le Québec

Personne n’a dépassé l’offre des créanciers du Cirque, qui en prendront le contrôle.
Photo: Cirque du Soleil Personne n’a dépassé l’offre des créanciers du Cirque, qui en prendront le contrôle.

Le Cirque du Soleil n’appartient plus aux Québécois, mais les Québécois continuent de lui souhaiter une longue vie. Le gouvernement caquiste a refusé de clore le dossier du sauvetage du Cirque du Soleil, passé sous le contrôle d’un groupe de créanciers canadiens et américains, ouvrant la porte à la possibilité de maintenir son investissement si un acquéreur québécois devait se manifester. La prudence était cependant de mise chez Christine Bouchard, directrice générale d’En piste, le Regroupement national des arts du cirque, dont le Cirque du Soleil est membre, qui a dit souhaiter par-dessus tout que la pandémie permette aux 44 spectacles qu’elle a interrompus d’accueillir de nouveau leurs publics.

Pour Mme Bouchard, il est encore trop tôt pour évaluer l’impact que cette transaction aura sur l’écosystème montréalais du cirque. Dans les documents déposés en Cour supérieure le mois dernier, on indiquait que les créanciers se sont engagés à maintenir le siège social pour au moins cinq ans et que le chef de la direction devait habiter au Québec. De plus, les créanciers, fédérés par la firme torontoise Catalyst Capital Group, entendent injecter 375 millions $US dans la société.

« Le maintien du siège social à Montréal fait effectivement partie de la proposition du groupe de créanciers garantis, disait mercredi Caroline Couillard, directrice principale des relations publiques au Cirque du Soleil. Cela implique donc que l’équipe de direction, excluant notre vice-président à Las Vegas, réside au Québec. »

Le directeur général du Cirque du Soleil, Daniel Lamarre, qui a été reconduit à son poste, a dit envisager désormais l’avenir avec optimisme.

« Maintenant que le processus de sollicitation de propositions est terminé et que la proposition des créanciers garantis l’emporte, nous pouvons envisager l’avenir avec optimisme, ce qui est une excellente nouvelle pour tous nos employés. L’offre faite par nos créanciers garantis est une reconnaissance claire et sans équivoque du caractère emblématique de notre marque et de l’équipe de direction en place. Aujourd’hui, nous sommes prêts à repartir en nous appuyant sur les succès du passé et à remplir notre mission qui consiste à faire connaître la vision artistique unique du Cirque du Soleil aux publics du monde entier. La relance de nos spectacles est notre priorité et nous sommes impatients de pouvoir donner à notre entreprise les moyens dont elle a besoin pour progresser et, ainsi, garantir un retour à la rentabilité », a déclaré Daniel Lamarre, président et chef de la direction du Groupe Cirque du Soleil.

Un fiasco, selon l’opposition

À Québec, la transaction a continué mercredi d’alimenter le débat autour du rachat par la Caisse de dépôt des parts de Guy Laliberté, quelques semaines avant le déclenchement de la crise de COVID-19.

Cette tentative de sauvetage du Cirque du Soleil a été un « fiasco et le gouvernement de comptables de la CAQ devrait être gêné », selon le chef péquiste Pascal Bérubé.

Les partis d’opposition ont tour à tour accusé, mercredi, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) ainsi que le gouvernement Legault d’avoir abandonné le Cirque du Soleil, qui passera aux mains d’un groupe de créanciers canadiens et américains.

Or, en juin, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, avait offert jusqu’à 200 millions $US aux actionnaires existants du Cirque afin d’« ancrer la reprise du Cirque au Québec », et pour qu’un jour, le Cirque redevienne propriété québécoise, selon les mots du ministre.

L’opposition a également attaqué la CDPQ, qui a payé 75 millions $US au cofondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, pour lui acheter ses dernières actions de l’entreprise quelques semaines à peine avant la pandémie. La valeur de cet investissement aujourd’hui est nulle. La CDPQ a radié ses investissements évalués à 170 millions $US.

« Le Cirque n’appartient plus aux Québécois et celui qui s’en est mis plein les poches, c’est Guy Laliberté, tandis que le régime de retraite des Québécois est appauvri de 228 millions $CA », a dit Manon Massé, porte-parole de Québec solidaire.

En commission parlementaire, mercredi, en fin de journée, le premier ministre François Legault a expliqué avoir tenté, en front commun avec TPG et Fosun, de convaincre les créanciers du Cirque d’effacer la dette, « en se disant, une fois la dette effacée, on aura des actions du Cirque du Soleil pour une valeur d’à peu près 200 millions de dollars ». En vain. « Si un acquéreur éventuel québécois souhaitait, comme le souhaite Pierre-Karl Péladeau, et peut-être un autre groupe, on est toujours intéressés à investir 200 millions, pourvu qu’on ait les actions du Cirque du Soleil en échange et qu’on efface la dette de 1 milliard. »

Personne ne semble avoir soumis avant l’échéance de mardi soir une proposition supérieure à celle de 1,2 milliard $ émanant d’un groupe de créanciers du Cirque regroupés autour du fonds torontois Catalyst Capital.

Le Cirque s’est placé sous la protection de ses créanciers en juin, en raison d’une dette s’élevant à 1,5 milliard.

La proposition de Catalyst Capital écartera les actionnaires actuels de l’entreprise : le fonds texan TPG Capital, la firme chinoise Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Au-delà des cinq ans garantis du maintien du siège social à Montréal, tout demeure cependant possible.

« Quand le cirque a été vendu, il y a cinq ans, il y a aussi eu des inquiétudes quant au maintien du siège social à Montréal », dit Christine Bouchard. La réputation de Montréal en tant que capitale internationale du cirque devrait cependant jouer en sa faveur. « J’ose espérer », dit-elle, que cette réalité sera prise en considération même si le cirque change de mains.

« Je ne sais pas qui sont ces créanciers. Il va falloir qu’on les rencontre », dit Stéphane Lavoie, directeur de la TOHU, dont le Cirque du Soleil est cofondateur, et qui occupe des sièges au conseil d’administration.

M. Lavoie relève qu’au-delà de la création de spectacles, le Cirque du Soleil est investi financièrement dans plusieurs projets sociaux dans la région et autour du globe. « Ils ont investi dans le jardin de sculptures devant le siège social. Ils ont investi dans des organismes communautaires et dans l’animation du quartier », dit-il. Autour de la planète, le Cirque du Soleil finance également des organismes de cirque sous la bannière de Cirque du Monde.

La décision des créanciers de maintenir ou non la part du Cirque dans ces programmes dépendra de l’interprétation de la responsabilité qu’ils ont à cet égard, relève M. Lavoie

Une décision d’affaires

Pour Yan Cimon, professeur titulaire de stratégie à la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval, « la décision de garder ou non le siège social à Montréal sera essentiellement une décision d’affaires, basée sur des facteurs comme les zones attractives pour le Cirque, ses marchés principaux, éventuellement son équipe de direction et son conseil ».

« C’est une entreprise mondiale, donc vous comprenez bien qu’elle pourrait être partout sur la planète et pas exclusivement à Montréal. Quoique Montréal a quand même d’énormes atouts sur les plans de la créativité et du dynamisme culturel. Montréal est une ville qui se distingue parmi ses consœurs dans le monde à plusieurs palmarès. »

Dans une industrie comme celle où évolue le Cirque, a dit M. Cimon, ces forces créatrices bien connues de la métropole « comptent pour beaucoup ». « Si le Cirque déménageait son siège social dans une ville secondaire américaine beaucoup moins intéressante sur le plan culturel que Montréal, on pourrait se poser des questions sur les décisions de la direction. »

L’importance d’un siège social tient notamment à l’ancrage de l’identité d’une entreprise, mais aussi au tissu socio-économique d’une ville. Au-delà des emplois du siège, généralement bien payés, il y a « tout l’écosystème des services professionnels qui gravitent autour du siège », a rappelé M. Cimon.

Avec La Presse canadienne

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