Un été de sevrage pour les festivaliers passionnés

Les lieux où se déroule le Piknic électronik au parc Jean-Drapeau sont presque méconnaissables.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les lieux où se déroule le Piknic électronik au parc Jean-Drapeau sont presque méconnaissables.

Le Devoir prend le pouls de cette saison des festivals sans festivals dans « Un été culturel à inventer », une série de quatre textes témoignant en direct de cette entreprise de sauvetage de nos beaux mois ensoleillés. Pour le dernier papier du lot, nous rencontrons des festivaliers résignés.

Au début de notre printemps pandémique, chaque jour amenait une nouvelle annulation de festival ou d’événement culturel. Autant dire que c’était le supplice de la goutte pour ceux dont l’été se définit au rythme des spectacles en tout genre. La culture est pratiquement une drogue légale — et souvent gratuite — pour de nombreux festivaliers, et cet été 2020 en est un de sevrage, selon les témoignages de cinq passionnés.

« Plus l’été avance, plus j’ai un manque », lance au bout du fil Marie-Ève Madgin, de Chicoutimi. L’enseignante en arts au secondaire voit les mois d’été passer, et du même coup les traditions culturelles s’évaporer. Comme celle, récente, d’aller au festival musical La Noce dans la zone portuaire de sa ville. Ou celle, plus ancienne, de se rendre avec des amis au dynamique Festif ! de Baie-Saint-Paul.

« Ça fait sept ans que chaque été on s’y rend, raconte la femme de 37 ans. Une année, on n’avait plus de place où camper, et un monsieur nous a laissés planter nos tentes chez lui. Depuis, il nous invite gratuitement sur son terrain, il a même installé un boyau pour qu’on ait de l’eau ! L’an passé, on lui a tous amené une bière des différentes microbrasseries du Saguenay et du Lac pour le remercier. » Mais il n’y aura pas de Festif ! cet été… « J’étais vraiment triste », dit Marie-Ève.

Celle qui fréquente aussi le Festival des brasseurs de Dolbeau-Mistassini et par moments le Festival d’été de Québec estime « trouver un réconfort dans un spectacle live ». Les événements lui permettent de faire le plein dans son cercle social, en plus de cumuler les découvertes d’artistes émergents ou d’en redécouvrir d’autres par leur performance sur les planches. « Ça te sort un peu de la routine. Là, mon été est plus triste. »

 

L’effervescence

L’été n’a jamais été le moment privilégié par le Montréalais Alexandre Rousseau pour prendre ses vacances. « Ça n’a pas de sens de quitter notre milieu de vie quand il est le plus effervescent. » En début de saison, le passionné de musique planifie habituellement son plan de match culturel avec minutie, avec comme moments forts les Francos et Osheaga. Ce dernier événement, qu’il fréquente depuis l’an 1, « est comme Noël » pour lui.

« Moi, j’y vais coûte que coûte, du matin au soir, explique l’avocat de métier qui étudie en ce moment au MBA à HEC Montréal. Dans les semaines qui précèdent, j’épluche la programmation, je découvre les artistes. Ç’avait une incidence sur la trame sonore de l’été. C’était sérieux. Quand je vais à Osheaga avec des amis, ils sont invités à me suivre, mais je ne vais pas déroger à ma programmation. Et je me fais mes sandwichs pour toute la journée, pas pour économiser des sous, mais parce que je ne veux pas passer 30 minutes en ligne aux concessions » et manquer des moments musicaux.

Avec l’annulation des festivals, Rousseau a compensé en faisant plus de vélo de route. Récemment, en allant au circuit Gilles-Villeneuve pour mouliner, il a fait un petit détour par le parc Jean-Drapeau, où se déroule Osheaga. « Je suis allé où il y a les grandes scènes et j’observais ça avec un pincement au cœur. Toute cette place déserte, où il n’y aura pas d’événement cet été… »

Alexandre Rousseau parle aussi de manque et de « carence ». « Des fois, j’ai un goût de beauté, artistique je veux dire. Ça m’a obligé à me tourner vers autre chose, comme la lecture, dit-il. Je n’ai jamais été un grand lecteur, mais j’ai intégré ça à mon quotidien pour aller chercher ma dose de beauté. »

Pour Éric Villeneuve, un fonctionnaire fédéral installé à Laval qui consomme la culture à grandes bouchées pendant la belle saison, c’est Netflix qui a été l’objet de sa compensation culturelle. « Au début, on faisait beaucoup de marches, mais on s’est tannés de faire le tour du bloc ! » rigole-t-il.

Le grand amateur du Cirque du Soleil — il a presque tout vu les spectacles à Las Vegas — explique que cet été de vaches maigres culturel l’affecte psychologiquement. « Moi, ma façon de me changer les idées et de me remettre de bonne humeur, c’est de voir un bon spectacle, d’aller voir les feux d’artifice à La Ronde, d’aller au Festival de jazz, aux Francos, de me promener dans le centre-ville… » En télétravail depuis le début de la pandémie, l’homme de 37 ans trouve que les quatre murs de son bureau sont un peu trop proches à son goût. Sortir, « c’était ma façon de m’étourdir, de briser ma routine », en plus de lui permettre de voir ses amis.

L’ennui

Cette idée de la solitude et de l’ennui revient aussi dans le récit estival de Nadine Mathurin, stratège en réseaux sociaux à Radio-Canada et professeure à l’École nationale de l’humour. À 36 ans, elle vient « réellement » de vivre « l’été le plus plate de [sa] vie ».

L’été — et même le reste de l’année —, elle a l’habitude d’assister à presque tous les événements musicaux à Montréal, de Santa Teresa en mai jusqu’à Pop Montréal en septembre, il y a peu d’événements où elle ne se rend pas, seule ou avec des amis. Elle a aussi abondamment voyagé pour voir des festivals, dont quatre fois à Coachella, en Californie, et autant de fois pour le Primavera Sound, à Barcelone. Cet été, elle devait aller voir Rage Against The Machine au festival Boston Calling.

« Non seulement j’ai l’impression de ne pas profiter de mon été, mais, pour la première fois, je sais c’est quoi l’ennui. Jamais je ne me suis autant ennuyée de ma vie avant, même si j’étais toute seule. » Et ce n’est pas tellement les amis qu’elle croisait dans les concerts qui lui manquent que la présence des foules nocturnes. « Il est vital autant pour une population que pour une ville d’avoir une culture de nuit, de pouvoir sortir, prendre un verre, aller voir un concert. C’est important et ça fait vivre une ville », croit-elle.

Alan-Michael Égalité, un étudiant de 23 ans en administration à HEC Montréal, n’est pas pour dire l’inverse, lui qui estime qu’en temps normal, « Montréal est une ville tellement incroyable l’été ». Il comptait cette année se rendre au festival Métro Métro, flâner du côté de Mural sur le boulevard Saint-Laurent, et voir ses amis au Piknic électronik, sans oublier Osheaga — « ça fait mal de pas l’avoir, celui-là ». Habituellement, il allait aussi s’amuser avec ses amis du côté d’Aire commune, un espace de rencontre extérieur où prendre un verre et écouter des DJ.

Il constate que cet été, il dépiste moins que d’habitude des artistes qu’il ne connaît pas. « Là, le seul moyen que j’ai pour découvrir, c’est Spotify. » Ce qui n’est pas du tout la même chose, insiste-t-il. « Quand t’écoutes un album, tu t’imagines ton propre monde, ta propre version, mais quand t’arrives au festival, tu entres dans le monde de l’artiste, avec son visuel. » Il parle encore avec passion des concerts de Childish Gambino et de Janelle Monáe.

Des spectacles autrement ?

Des cinq passionnés interrogés, Alan-Michael est le seul qui s’est tourné vers le Web pour la peine, afin de voir des concerts, surtout des performances de DJ. Il a notamment regardé une session avec Kaytranada. « C’est aucunement similaire, mais j’apprécie quand même. »

Éric Villeneuve n’a même pas tenté le coup. « Un spectacle sur un écran, je n’aime pas ça. C’est pas le même feeling, t’as pas l’ambiance de la salle… À la limite un spectacle d’opéra au cinéma ça peut être bien, mais à la maison, non. »

Quant à l’option des concerts à voir dans son auto, Marie-Ève Madginraconte avoir participé à une des soirées spéciales de cinéma organisées par le festival Regard. « Après, il y avait un spectacle d’un artiste, et notre soir, c’était Klô Pelgag. Je dois dire qu’on est sorti de nos voitures, mais en respectant les règles de distanciation. »

Mais le spectacle en ciné-parc, très peu pour Alexandre Rousseau. « Je me suis fait un point d’honneur de ne pas me rabattre sur cette option-là, affirme-t-il en riant. Je ne sais pas pourquoi, je deviens peut-être grincheux à 34 ans, mais je ne veux pas vivre dans un monde où on va s’asseoir dans une voiture pour voir le spectacle d’un artiste. Il n’y a pas la communion que je cherche. »

Tous voient par contre dans cet été à réinventer un avantage collatéral : leur budget a pris du mieux et les cartes de crédit sont au vert, ou presque. « Cette année, je suis riche », s’amuse Nadine Mathurin, qui, au spectacle, va prendre un verre, acheter un chandail ou un vinyle du groupe. « Je vais pouvoir m’acheter un condo ! » lance-t-elle à la blague, parce que le festival de la surenchère immobilière, lui, n’a pas été annulé. Mais ça, c’est un autre dossier.

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