​En coulisses: Joseph Saint-Gelais, metteur en scène en humour

Le meilleur metteur en scène — il en a la conviction — demeure celui dont on ne perçoit que peu, ou pas du tout, le travail, en humour comme au théâtre. Il n’y a pas de méthode Saint-Gelais, insiste Joseph Saint-Gelais, mais s’il y en avait une, elle tiendrait en un mot: travail.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le meilleur metteur en scène — il en a la conviction — demeure celui dont on ne perçoit que peu, ou pas du tout, le travail, en humour comme au théâtre. Il n’y a pas de méthode Saint-Gelais, insiste Joseph Saint-Gelais, mais s’il y en avait une, elle tiendrait en un mot: travail.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 personnes au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Le Devoir consacre une série à ces travailleurs de l’ombre. Cette semaine, un métier alliant punch et rigueur.

Lors de presque chaque édition du gala Les Olivier, c’est inévitable, les mêmes vieilles blagues fusent au moment de la remise du prix du metteur en scène de l’année. Pourquoi décerner un trophée à quelqu’un qui n’a visiblement pas eu à déployer des trésors d’imagination pour s’acquitter de son boulot ? Quelles décisions incombent au metteur en scène d’un spectacle d’humour, outre celle de choisir où sera placé l’indispensable tabouret ?

« Ah, je sais, c’est éternel, ça », laisse tomber, plus déçu qu’agacé, Joseph Saint-Gelais, dont la feuille de route compte plus d’une vingtaine de mises en scène de spectacles solos humoristiques pour Louis-José Houde, Patrick Groulx, Pierre Hébert ou Les Denis Drolet.

Il s’empresse de préciser que le doute qui semble en animer plusieurs quant à la pertinence et à l’impact réel de l’intervention d’un metteur en scène en humour ne témoigne pas que d’une forme de mauvaise foi, mais aussi d’une vision parfois très variable des responsabilités venant avec ce rôle. « On m’a déjà dit : “Tu sais, il y a un nom de metteur en scène sur l’affiche, mais il a rencontré l’humoriste quatre fois.” Moi, je ne suis pas comme ça. Je suis très, très présent, je donne beaucoup de notes de jeu, de commentaires : “Tiens-toi droit, je ne t’entends pas, qu’est-ce que tu veux dire avec cette blague-là ?” Je suis fa-ti-gant ! »

 

Le meilleur metteur en scène — il en a la conviction — demeure néanmoins celui dont on ne perçoit que peu, ou pas du tout, le travail, en humour comme au théâtre. Il n’y a pas de méthode Saint-Gelais, insiste-t-il, mais s’il y en avait une, elle tiendrait en un mot : travail. En janvier dernier, lors de la première de son spectacle Au pic pis à pelle, Sam Breton écrasait quelques larmes en soulignant à la tombée du rideau l’influence profonde de son metteur en scène.

À quelle sorte de torture Joseph Saint-Gelais l’a-t-il soumis ? Assis dans le bureau de son gérant, l’homme de théâtre se souvient d’un dîner, il y a deux ans, durant lequel il avait invité Sam Breton à « aller vivre sa vie, à essayer des choses dans les bars ». « Je lui ai dit : “Quand on va se revoir, on pourra travailler.” Je sentais que ce n’était pas encore le moment. »

Et il avait raison. « Quand on s’est retrouvés, il s’est tranquillement rendu à mes exigences. Il s’est mis à travailler incroyablement, sur sa pantomime notamment. Sam rejoint maintenant ces humoristes rares, comme Louis-José, qui sont des fous de travail. C’est quelque chose qu’on voit rarement, en humour et au théâtre, des gens aussi exigeants que lui. Je suis heureux de travailler avec ceux chez qui je sens cette rigueur, cette exigence envers eux-mêmes. »

Mille vies

Joseph Saint-Gelais n’a que 76 ans. Que 76 ans, écrit-on, parce que la liste de ses expériences évoque 1000 vies. Né à Chicoutimi, ce fou de Molière aboutit grâce à son talent de pianiste au Conservatoire de musique de Québec, qu’il quittera pour l’École de musique Vincent-d’Indy, puis pour le Conservatoire de musique de Montréal, qu’il quittera pour le Conservatoire d’art dramatique de Montréal, qu’il quittera aussi, après deux années d’études, « parce que la vie autour était trop amusante ».

Joseph Saint-Gelais a aussi, en vrac : cofondé le Théâtre national pour enfants Les Pissenlits (qui a visité la Russie, l’Europe et l’Amérique du Sud), cofondé la compagnie de chant lyrique de création Chants libres, dansé avec les Ballets du XXe siècle de Maurice Béjard (qui montait alors le Boléro de Ravel à Montréal), signé la création de Ne blâmez jamais les Bédouins de René-Daniel Dubois et effectué un stage à l’Opéra national de Bordeaux.

Au cours de notre entretien, Joseph Saint-Gelais parlera avec ferveur de son amour pour l’œuvre du compositeur Edgar Varèse ou pour la voix de la contralto Marie-Nicole Lemieux. Comment un homme doté d’une culture aussi riche a-t-il fini par se mêler d’humour, donc de culture populaire ?

Il y a une phrase merveilleuse de Jules Renard : “L’humoriste est un homme de bonne mauvaise humeur.” Pour moi, ça dit tout. L’humour implique un engagement, une prise de parole. Il y a toutes sortes de propositions ; on les aime ou non, on les reçoit ou non. Moi, je suis tombé amoureux des humoristes, parce que ce sont des gens qui veulent beaucoup, qui travaillent beaucoup, qui doutent beaucoup.

C’est Marie-Lise Pilote qui le sollicite la première, pendant la création de son troisième spectacle, Toute la vérité, en 1997. Mais c’est sa collaboration désormais indéfectible avec Louis-José Houde qui assoira pour de bon sa réputation de metteur en scène comique et sa définition d’un spectacle d’humour réussi, articulée autour d’une conception du rythme tolérant peu de temps morts.

« Il y a une phrase merveilleuse de Jules Renard : “L’humoriste est un homme de bonne mauvaise humeur.” Pour moi, ça dit tout. L’humour implique un engagement, une prise de parole. Il y a toutes sortes de propositions ; on les aime ou non, on les reçoit ou non. Moi, je suis tombé amoureux des humoristes, parce que ce sont des gens qui veulent beaucoup, qui travaillent beaucoup, qui doutent beaucoup. Je n’ai pas souvent connu ça au théâtre. Ce n’est pas une raison pour dire que c’est tout le temps génial, mais un humoriste, plus qu’un comédien, joue sa vie chaque soir, parce qu’il est tout seul sur scène. Faire 300 représentations, ça donne un métier que bien des acteurs n’auront jamais. »

L’horlogerie comique

Mais rejeter l’humour en bloc, comme s’y plaît encore une certaine intelligentsia répétant ad nauseam qu’il y a trop d’humour au Québec ? « Ce serait comme dire : “Moi, l’opéra, je trouve que c’est complètement stupide.” Combien de fois j’ai entendu ça ? Mais as-tu déjà écouté un opéra ? L’humour, comme l’opéra, c’est un ensemble de toutes sortes de propositions. C’est la responsabilité des diffuseurs de nous montrer d’autres formes d’art, oui, mais c’est trop facile de dire, comme plusieurs bien-pensants culturels, qu’il y a trop d’humour. Il y a peut-être trop de bien-pensants ? »

Bien que l’humour québécois ait davantage calqué au cours de la dernière décennie un stand-up à l’américaine préconisant un rapport au texte différent de l’école du théâtre dont provient Joseph Saint-Gelais, le vétéran maintient qu’après avoir éprouvé ses numéros dans les bars, un humoriste se doit d’entrer en salle de répétition et d’« établir une rigueur ».

« Feydeau, c’est un système d’horlogerie extraordinaire. Dans Mais n’te promène donc pas toute nue [1911], quand Ventroux lance : “J’ai fait ce que commandait la charité chrétienne ! J’ai sucé !” après avoir sucé la nuque de mademoiselle Dieumamour qui s’était fait piquer par une mouche, c’est tellement “punché” ! Tu ne peux pas enlever une syllabe. Pour les humoristes, c’est la même chose. Il y a des raisons techniques qui font qu’une phrase est plus drôle ou moins drôle. Avec Louis-José, on joue beaucoup à déplacer des mots. »

À quoi rêve Joseph Saint-Gelais ? « J’aimerais travailler avec Louise Lecavalier. » L’humour n’est-il pas, après tout, une sorte de danse ?