En coulisses: Guillaume Chartrain, ingénieur du son

L’ingénieur du son appréhende les mois à venir, moins du point de vue sanitaire qu’économique: avec quels moyens les musiciens devront-ils enregistrer leurs albums?
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’ingénieur du son appréhende les mois à venir, moins du point de vue sanitaire qu’économique: avec quels moyens les musiciens devront-ils enregistrer leurs albums?

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 travailleurs au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série.

Professionnellement, Guillaume Chartrain porte plusieurs chapeaux, ceux de bassiste, musicien de tournée, preneur de son, arrangeur, mais pour nous aujourd’hui, ce sera celui d’ingénieur du son. « En fait, j’aime bien quand tu dis plutôt “gars de studio”. Je trouve ça sympathique, parce que c’est ça que je fais, dans le fond, au studio Dandurand », le studio qu’il a fondé en 2016 avec ses collègues et amis Marc-André Larocque et Louis-Jean Cormier. « Je ne fais presque plus de tournée — je suis devenu ça, un gars de studio. »

Car de la scène, il en a fait, auprès de Damien Robitaille, Mara Tremblay et Cormier, il a joué de la basse sur les albums de Daran, Beyries et tant d’autres, « mais je n’ai jamais eu la vocation d’être en avant. Ça ne veut pas dire que je ne le serai jamais ou que je n’aurai pas envie un jour de présenter un projet plus personnel, mais je reconnais aussi l’importance du travailleur de l’ombre ».

Dans la famille Chartrain, il n’y a pas d’autres musiciens que lui et son frère Marc, batteur aussi bien en vue sur la scène musicale québécoise. Leur père, cependant, adorait la musique. « Quand on était jeunes, mon frère et moi, on regardait beaucoup les pochettes d’album — qui n’existent presque plus aujourd’hui et ça, ça me rend triste ! […] J’avais hâte d’ouvrir l’album pour regarder qui avait travaillé là-dessus. Je connaissais tout le monde qui travaillait sur des disques au Québec, je reconnaissais l’importance qu’ils avaient dans l’histoire de la musique québécoise, c’est ça qui m’a donné la vocation. »

Et il a croisé beaucoup d’entre eux durant son parcours, d’abord à l’école Musitechnic qu’il a fréquentée au début de la vingtaine, après avoir obtenu un diplôme en scénarisation à l’université. Ses premières armes, il les a faites chez Ubisoft, auprès d’un compositeur de musique de jeux vidéo. « Il m’avait engagé pour jouer de la guitare, lui jouait du clavier, Marc de la batterie, et moi je mixais la musique. On était une petite usine à nous trois, ça a été une belle expérience. » Au même moment, des amis musiciens lui confiaient leurs enregistrements. « De fil en aiguille, tu gagnes de l’expérience. »

Guillaume Chartrain se décrit précisément comme ingénieur de son et mixeur ; la première portion de l’intitulé englobe aussi le métier de preneur de son, une distinction qui s’impose davantage dans les milieux du cinéma, de la télé et de la postproduction audiovisuelle, nuance-t-il. « Moi, c’est tout ce qui a à voir avec l’enregistrement de la musique. » Un gars de studio, quoi, « et c’est d’ailleurs le studio qui m’a poussé à devenir musicien puisqu’en musique, je suis totalement autodidacte. Si je me suis retrouvé à prendre part à de grosses tournées, c’est par ma formation de studio, d’ingénieur du son », à travers les liens, les contacts et les collaborations qu’il a faites en sortant de sa formation.

Du goût et des références

« Il y a deux aspects du métier : la philosophie derrière l’enregistrement, et la technique », explique Chartrain, qui compare son métier à celui d’un chef cuisinier : « C’est prendre plein d’ingrédients », l’enregistrement d’une piste de voix, de guitare, de batterie, « puis les assembler ensemble pour en faire quelque chose de goûteux. Et le palais, c’est un peu comme les oreilles : quand tu goûtes quelque chose et que ça te fait dire : “wow” ! En musique, c’est la même chose. »

Une des conditions nécessaires pour être un bon ingénieur du son, poursuit Guillaume Chartrain, est d’avoir une vaste culture musicale et des références : « Lorsqu’un musicien me dit qu’il veut le son de la batterie [du groupe rap américain] The Roots, je dois comprendre ce qu’il veut dire. Le son [du batteur] Questlove, je sais exactement ce qu’il utilise, de petits kicks très serrés comme un [Roland TR-808] avec des snares haut perchés. Il n’a pas besoin de me l’expliquer, je sais comment faire sonner la batterie, comment mettre la technique au service du musicien. »

C’est d’ailleurs le studio qui m’a poussé à devenir musicien, puisqu’en musique, je suis totalement autodidacte. Si je me suis retrouvé à prendre part à de grosses tournées, c’est par ma formation de studio, d’ingénieur du son.

 

Plus concrètement, l’ingénieur du son doit assembler les instruments et les outils technologiques nécessaires — comme choisir les bons types de micros, puis les disposer de manière à optimiser la prise de son d’un instrument — pour que, lorsque le musicien arrive pour sa session, il soit dans les meilleures dispositions possible. « Souvent, les musiciens qui louent un studio arrivent stressés puisqu’ils doivent donner leur meilleure performance. Moi, mon job, c’est de faire oublier la technique. C’est de faire en sorte qu’on ne sente jamais le côté : “OK, 1, 2, 3, go, ça roule !” »

L’autre facette de son métier est celui du mixeur, le rôle de celui qui calibre et assemble les différentes pistes enregistrées qui constitueront une chanson, puis un album. Un travail minutieux : mixer une seule chanson représente toute une journée de travail. « C’est un aspect du métier que je trouve plus difficile parce qu’il se fait beaucoup en solitaire », avant que le résultat final soit soumis à l’artiste et à son réalisateur, qui suggéreront des retouches. « J’aime ça rapidement avoir les commentaires de l’artiste, parfois j’aime aussi impliquer l’artiste dans le processus du mixage. J’aime aussi le travail en gang dans un studio, pendant l’enregistrement. »

Préserver la création

Pandémie oblige, Guillaume Chartrain s’est senti plutôt seul dans son studio Dandurand, fermé par l’urgence sanitaire de la mi-mars à la mi-juin. « J’ai eu du travail, surtout des projets d’albums à mixer, ça m’a tenu occupé, mais j’étais tout seul. » Le studio a recommencé à accueillir des musiciens, désormais tenus à deux mètres de distance.

« On a mis des lingettes désinfectantes partout dans le studio ! Pour l’instant, ce n’est pas tellement plus compliqué d’enregistrer un album en studio ; on enregistrait des violons hier dans le grand studio, tout le monde se tenait à distance. Mais c’est comme n’importe quel milieu, une entreprise ou une école : on apprend à fonctionner avec les règles. […] »

L’ingénieur du son appréhende cependant les mois à venir, moins du point de vue sanitaire qu’économique : avec quels moyens les musiciens devront-ils enregistrer leurs albums ? « Ça va être très difficile. On est bienveillants, au studio, on n’a pas l’intention de mettre des bâtons dans les roues des musiciens : on veut que nos installations servent, que ça demeure un lieu de création. On doit se respecter là-dedans, mais on n’a pas envie de refuser d’accueillir des artistes parce qu’ils n’ont pas les moyens. Je pense que tout le monde va mettre un peu d’eau dans son vin. »