Le rôle changeant de l’agent d’artistes

On a beaucoup parlé de regards qui ont été détournés, de gestes que certains auraient laissé passer.
Photo: Julia GR On a beaucoup parlé de regards qui ont été détournés, de gestes que certains auraient laissé passer.

« Je ne voudrais jamais défendre un pourri. Même avant cette vague, si on me disait : ce gars-là, c’est un minable avec les femmes, je ne l’aurais pas gardé. Je n’aurais pas attendu les dénonciations », assure Stéphane Belugou.

Dans le milieu depuis vingt ans, agent d’artistes depuis une décennie, celui qui représente notamment les comédiennes Camille Felton et Emie Theriault remarque qu’un « changement de paradigme est en place ». Et que son rôle va peut-être changer, lui aussi. Du moins, s’élargir.

Car un agent n’est pas un gérant. Ses fonctions diffèrent, ses responsabilités aussi. Mais maintenant ? « Je pense qu’on sera obligés d’être beaucoup plus… Je ne sais pas si le mot passe bien en ce moment, mais “paternalistes”. Penser à l’artiste non seulement quand il tourne ou quand on essaie de lui trouver des auditions. D’avoir un rôle qui se rapproche plus d’un gérant, en effet. Faire de l’accompagnement. Être doublement vigilants. »

Rappelons que, dans la dernière semaine, Kevin Parent a été lâché par l’Agence Preste, le youtubeur Jemcee par l’agence Slingshot, les comédiens Gabriel D’Almeida Freitas et Brandon St-Jacques Turpin par l’agence De Launière.

Comme ses confrères l’ont démontré, Stéphane Belugou remarque que, pour lui, « c’est tolérance zéro ». On comprend désormais qu’une personnalité publique est une personnalité publique en tout temps. Pas juste quand les caméras tournent, pas juste quand les répétitions se tiennent, pas juste quand on déroule les tapis rouges.

Mais jusqu’où faut-il encadrer un artiste ? Après tout, il s’agit d’une relation de confiance. « Très franchement, auparavant, je tenais pour acquis qu’un acteur adulte était responsable et qu’il allait bien se comporter sur un plateau, avoue Stéphane Belugou. Ce n’est pas une posture de ma part, j’ai été élevé par une mère monoparentale, j’ai toujours été hyper féministe. Je parlais de ces choses à mon fils, mais jamais aux acteurs hommes. Maintenant, je vais le faire. »

La confiance. Il s’agit d’un mot-clé pour Geneviève Champagne. Si jamais le nom d’un de ses clients se retrouvait sur une liste, cette confiance serait brisée. Et elle se dissocierait d’emblée de la personne concernée, dit-elle. « Si cette personne a l’envie de s’expliquer d’accord, mais ce n’est pas mon rôle de défendre des gens accusés. Je ne suis pas avocate. »

Surtout que les agents ne sont pas présents en tout temps. « C’est difficile de vérifier ce qui se passe sur les plateaux. On n’est pas là, on est dans les bureaux. Tout ce qu’on a comme outil, c’est la parole de notre artiste. Et l’idée de devoir surveiller aussi loin que les bières après les tournages pour décider si on propose un acteur ou pas sur un projet… C’est gros. »

Dans le métier depuis neuf ans, Geneviève Champagne parle elle-même avec délicatesse de ce sujet, d’une voix qui semble propice à la confidence. C’est d’ailleurs ce qu’elle souhaite offrir aux soixante-dix comédiens, animateurs et dramaturges qu’elle représente : « un espace sécuritaire pour que leurs voix soient entendues ».

Car les agents d’artistes sont à leur écoute, présents. « Mais de dire que nous sommes outillés pour parler d’agressions, et que nous sommes les personnes à qui il faut venir se confier parce que nous savons quoi faire, serait extrêmement maladroit, précise Geneviève Champagne. Il y a des autorités compétentes, dont nous ne faisons pas partie. Je pense néanmoins qu’à petite échelle, nous pouvons nous assurer d’avoir une oreille compatissante pour les clients et les clientes qui viennent nous voir et faire le suivi nécessaire. »

Parlant de suivi, elle confie avoir parfois eu à intervenir. Pas dans des cas d’agression sexuelle (« on ne m’en a jamais parlé »), mais pour aider des acteurs et actrices qui faisaient face à des propos déplacés, racistes ou sexistes — et à des manifestations d’« ego ». « Souvent, des gens se prennent pour d’autres, et sont désagréables, méchants, mesquins avec certains interprètes qu’ils ne considèrent pas comme assez “vedettes”. Les quelques fois où c’est arrivé, j’ai appelé la production et ça s’est réglé dans les jours ou les heures qui ont suivi. Mais avant de procéder, je laisse toujours l’artiste choisir s’il veut aller plus loin, en lui expliquant ce que nous pouvons faire. »

«Je ne jouerai pas au papa»

Dans le milieu depuis 21 ans, François Legault (pas le premier ministre) est président de l’Association québécoise des agents d’artistes (AQAA). Il mène également sa propre agence, composée d’une quarantaine d’artistes.

Croit-il qu’il devra jouer un rôle différent, à présent ? « Moi, je ne ferai pas le papa, ça, c’est sûr ! Mais je vais avoir de bonnes discussions avec mes comédiens et comédiennes par contre. »

L’AQAA n’a pas encore tenu d’assemblée au sujet des allégations massives. « Bien franchement, les deux dernières ont eu lieu, via Zoom, avant les dénonciations. On y parlait surtout du milieu artistique pris dans la COVID. »

Pour ce qui est de la situation actuelle, François Legault répète plusieurs fois que, évidemment, ni l’AQAA ni lui « n’endossent les comportements déplacés ou malveillants ». « Je pense cependant qu’il est important de bien faire les choses. Il y a un vaste éventail de types d’agressions. Comme certains analystes le disent bien : oui il faut les dénoncer, mais les conséquences ne doivent pas être les mêmes pour chaque action. »

« J’imagine que le but de tout ça, c’est aussi de faire une éducation populaire, ajoute-t-il. De dire : il y a des choses qui se font, et d’autres qui ne se font pas. J’espère que les gens seront assez adultes et matures pour le comprendre. Et j’espère que les victimes auront un espace pour dénoncer les gestes de façon un peu plus réglo, encadrée, avec de bons mécanismes donnant de meilleurs résultats. »

« J’appuie totalement le fait qu’on appelle l’immense majorité des hommes à arrêter de se comporter — pour parler très franchement — comme des porcs. Mais je me méfie de l’épuration », observe à son tour Stéphane Belugou.

Il mentionne ici le fait qu’une comédienne ayant participé à son stage d’été lui a dit avoir « trois amis garçons dont les noms se sont retrouvés sur les listes ». « Et ça y est, leur carrière est finie. En même temps, ils ne sont pas blancs comme neige. C’est tellement difficile comme sujet… »

Le tournage s’arrête

On a beaucoup parlé de regards qui ont été détournés, de gestes que certains auraient laissé passer. Qu’en pense François Legault ? « Est-ce qu’il y avait une loi du silence ? demande-t-il. Eh bien, dans tous les milieux, il y a toujours eu des choses dont on ne parlait pas. Je pense simplement que, maintenant, le fruit est mûr et ça éclate. »

Pour sa part, Geneviève Champagne remarque que, oui, les choses évoluent. « Sans vouloir rien enlever à ceux qui ont créé ce métier, j’ai l’impression que la nouvelle génération de directeurs de casting, de producteurs et d’agents qui arrive change les vieilles mentalités et les rapports de hiérarchie qui étaient instaurés. Ils travaillent davantage en équipe. »

Stéphane Belugou illustre par un exemple : « Il y a deux ans, un comédien que je représentais m’avait appelé après un tournage, complètement bouleversé. Le gars qui s’occupait des costumes lui avait fait des attouchements complètement non sollicités. J’ai dénoncé ce qui s’était passé à la production, ils ont tassé la personne et… c’est tout. J’ai voulu savoir s’il allait continuer de travailler dans le métier. On m’a répondu : “On ne le sait pas.” »

« Très franchement, à l’époque, je ne savais pas quoi faire de plus, ajoute-t-il. Il n’y avait pas de suivi, pas de mesures, pas de protocole. C’était juste “on tasse”. Les productions ne se parlaient pas entre elles. Elles ne disaient pas : ce gars qui travaille aux costumes depuis Mathusalem, c’est un prédateur. »

La culture change, assure-t-il. « Il y a quatre ans, une de mes actrices, alors en tournage, m’avait appelé en me disant qu’un réalisateur lui demandait de se dénuder et de faire des trucs à connotation sexuelle — alors que ce n’était absolument pas prévu dans la scène ! J’avais appelé le réal, qui avait commencé par m’envoyer… balader, disons-le poliment. Il me trouvait vraiment pas cool. “Ben là Stéphane, voyons.” J’ai dit “Eh bien, je viens la chercher et le tournage s’arrête là.” Je préfère perdre de l’argent que de ne pas pouvoir me regarder dans la glace. J’ai une fille. Je voudrais qu’on fasse ça pour elle. »

La récente libération de la parole permettrait-elle de dire que l’avenir semble… « optimiste » ? « J’aimerais dire que je suis optimiste, mais… », laisse tomber Geneviève Champagne. « Je veux croire en les gens. Je veux croire qu’ils seront de bonne foi. »

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