En coulisses: Odrée Rousseau, autrice en humour

Durant son adolescence gatinoise, Odrée Rousseau n’avait comme ambition que celle de ne pas devenir fonctionnaire. Elle fait un baccalauréat par cumul de certificats («que les moins pertinents») tout en travaillant à la billetterie de Juste pour rire, avant de se joindre à l’équipe de coordination du Zoofest.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Durant son adolescence gatinoise, Odrée Rousseau n’avait comme ambition que celle de ne pas devenir fonctionnaire. Elle fait un baccalauréat par cumul de certificats («que les moins pertinents») tout en travaillant à la billetterie de Juste pour rire, avant de se joindre à l’équipe de coordination du Zoofest.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 personnes au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série. Cette semaine, on se tourne vers l’humour.

S’il faut seulement se fier à cette petite anecdote que raconte Odrée Rousseau en décrivant sa relation de travail avec son amie Katherine Levac, être autrice en humour constitue la job la plus facile au monde. « Avec Kat, notre méthode, c’est beaucoup : on va au cinéma, mais juste avant d’aller voir notre film, on se prend une salade au Mandy’s, on parle pendant une demi-heure et on se dit après qu’on a donc ben été efficaces », confie en s’esclaffant celle qui collaborait l’été dernier à l’inoubliable carte blanche que présentait l’humoriste pendant le Festival Juste pour rire.

On l’aura rapidement compris : le quotidien d’une autrice-scriptrice comique n’est évidemment pas tissé que de sorties au cinoche et d’agréables goûters. Polyvalence : le mot reviendra à plusieurs reprises au cours de la conversation, à mesure que celle qui a aussi déjà épaulé Mariana Mazza, Phillipe-Audrey Larrue-St-Jacques et Ève Côté énumérera ses tâches, supposant à la fois des qualités de psychologue, de confidente, d’éditrice, et de sherpa guidant un humoriste à travers la montagne que représente un sujet qui donne le vertige. Atout non négligeable : savoir écrire des blagues.

Durant son adolescence gatinoise, Odrée Rousseau n’avait comme ambition que celle de ne pas devenir fonctionnaire. Elle fait un baccalauréat par cumul de certificats (« que les moins pertinents ») tout en travaillant à la billetterie de Juste pour rire, avant de se joindre à l’équipe de coordination du Zoofest. « Plus jeune, je regardais 30 Rock [sitcom de Tina Fey dépeignant les coulisses d’une émission à sketchs] et je me disais : “J’aimerais donc ça faire ça, écrire pour d’autres, mais ça n’existe pas au Québec.” Et c’est en travaillant pour Zoofest que j’ai compris que ben oui, ça existe ! »

Rehausser un texte

Il lui arrive d’ailleurs encore régulièrement d’apprendre à des gens qu’un humoriste, s’il est en général le principal artisan derrière ses numéros, fait parfois appel à des puncheurs, puncheuses (des rehausseurs de textes, si vous préférez). Une méconnaissance des coulisses de la création d’un spectacle d’humour qui se conçoit aisément, l’objectif d’une autrice comme Odrée Rousseau étant d’abord et avant tout de se fondre le plus possible à l’imaginaire de l’artiste à qui elle prête ses lumières.

« Je me vois un peu comme une musicienne qui viendrait jammer en studio avec un chanteur », explique celle qui, en 2014, décrochait un diplôme de l’École nationale de l’humour en écriture humoristique, et qui œuvre présentement à titre de scripte-éditrice au sein de l’équipe de l’émission Trait d’humour, diffusée sur les ondes d’Unis TV.

Je pense que ce qui est vraiment important, c’est de punch up [rire de gens, ou de situations, incarnant une forme de pouvoir]. Ramener tout au plus bas dénominateur commun, c’est tellement facile. C’est pour ça que notre premier réflexe, c’est d’aller là. Il y a certains sujets qui demandent énormément de finesse et de réflexion pour en parler d’une manière qui n’est pas péjorative, pour amener une nouvelle lumière. Après, certains vont dire : “Je ne peux pas parler de ce sujet-là !” Ben oui, tu peux en parler, mais c’est juste que t’as pas la finesse nécessaire pour l’aborder.

« C’est pas comme si dans un show, tu vas te dire : “Ah oui, ça, c’est des jokes d’Odrée, je la reconnais.” De toute façon, je fonctionne d’une manière tellement différente avec chaque humoriste. Je ne pourrais jamais dire à Katherine : “Ah ouain, tu l’aimes pas, la joke ? Ben je vais la donner à Mazza !” Quand je suis allé voir le show de Mazza [Femme ta gueule] avec ma mère, elle essayait de deviner c’était lesquelles mes jokes. Pis souvent, c’était vraiment pas moi. »

C’est après avoir assisté à une performance de Mariana Mazza, qui étrennait ce soir-là dans un bar un numéro sur les coupes menstruelles, qu’Odrée Rousseau lui propose un gag. « Elle m’a demandé de lui écrire et de lui envoyer la joke, puis elle m’a demandé si j’avais d’autres jokes pour un numéro qu’elle rodait sur le fait qu’elle ne fait pas de pipes. “Ben oui, j’ai ça !” Elle a fini par m’envoyer quelques numéros pour voir si je pouvais les repuncher. C’est ça, ma job : amener les idées d’un humoriste un peu plus loin avec d’autres punchs, d’autres idées, d’autres avenues… pour des jokes de Diva Cup ! »

La finesse nécessaire

Comme une éditrice dans le milieu littéraire, une autrice en humour peut devenir le garde-fou préservant un artiste de scène de la blague usée, ou de l’angle d’attaque mille fois adopté. Plus moyen de rien dire !, clament nombre de pourfendeurs de la proverbiale rectitude politique, en regrettant une liberté de parole qui, selon eux, ne cesserait de rapetisser. Voilà un club auquel n’appartient pas Odrée Rousseau.

« Je pense que ce qui est vraiment important, c’est de punch up [rire de gens, ou de situations, incarnant une forme de pouvoir]. Ramener tout au plus bas dénominateur commun, c’est tellement facile. C’est pour ça que notre premier réflexe, c’est d’aller là. Il y a certains sujets qui demandent énormément de finesse et de réflexion pour en parler d’une manière qui n’est pas péjorative, pour amener une nouvelle lumière. Après, certains vont dire : “Je ne peux pas parler de ce sujet-là !” Ben oui, tu peux en parler, mais c’est juste que t’as pas la finesse nécessaire pour l’aborder. »

 

Par-delà ces quelques critiques, la jeune trentenaire demeure profondément admirative du courage animant ceux et celles qui prennent la parole devant des centaines, voire des milliers de spectateurs. Un appel qu’elle dit n’avoir jamais senti.

« Les humoristes ont une énorme visibilité, mais la contrepartie de ça, c’est que chacun de leurs faits et gestes, chacune de leurs interventions dans une émission est décortiquée. [Son amie Mariana Mazza en sait quelque chose.] Oui, il y en a qui se mettent juste eux en avant, mais il y en a aussi beaucoup qui mettent en avant des discours qu’on n’entend pas beaucoup dans des contextes grand public. C’est ce que j’admire beaucoup chez eux, ce besoin de monter sur scène pour parler d’un sujet, et de réfléchir avec les gens. »

Solidarité comique

Le Québec connaîtrait depuis une dizaine d’années, dit-on, un âge d’or en humour, largement attribuable à la multiplication des soirées dans les bars… ainsi qu’à une diversification des voix, ajoute Odrée Rousseau, qui en appelle à ce que ce salutaire mouvement s’accentue.

« Oui, il y a de plus en plus différents types d’humour, et différents types de personnes qui font de l’humour, mais qu’il n’y en a encore pas assez. La première personne à émerger au sein d’un groupe minoritaire devient rapidement le porte-parole de tous les gens de sa communauté, et c’est lourd à porter pour eux », observe-t-elle, en se réjouissant du même souffle de la solidarité qui prévaut chez ses collègues féminines, autrices comme humoristes — « On se fait souvent des passes sur la palette. »

« Alors oui, il y a plus un plus grand nombre de réalités qui sont mises en scène qu’avant, mais ce n’est pas encore assez. On n’a pas encore d’humoristes autochtones connus du grand public, par exemple. Il y a plein de réalités parmi les communautés LGBTQ qui ne sont pas représentées non plus. Comme l’humour a beaucoup de visibilité, ce serait le fun que cette visibilité serve à montrer d’autres réalités. »