«La sélection»: Kiera Cass au royaume des fans

«La sélection» de Kiera Cass se prête bien à l’exercice de la «fanfiction». Il y a une histoire d’amour, des protagonistes investis de missions grandioses, un univers atypique.
Photo: iStock «La sélection» de Kiera Cass se prête bien à l’exercice de la «fanfiction». Il y a une histoire d’amour, des protagonistes investis de missions grandioses, un univers atypique.

En déménageant de la Virginie rurale vers le sud de la Californie le mois dernier, Kiera Cass ne pouvait pas tout emporter. Parmi les choses qu’elle a dû abandonner, à contrecœur, se trouvait le courrier de ses fans. Des tonnes de lettres. De dessins. De collages. Sur Instagram, elle a publié une photo sur laquelle on la voit entourée d’une mer d’enveloppes, un sourire grand comme ça.

« Mes jeunes lecteurs sont enthousiastes, attentionnés, réfléchis, créatifs, dit-elle. Je les aime. Certains ont même confectionné des couvertures pour bébé quand mes enfants sont nés. Et il y en a tant qui m’ont dit : vos livres m’ont apporté du réconfort dans des moments sombres. Ça me rend heureuse. »

Entre cette reconnaissance accrue et ses débuts modestes, il y a un fossé. Tout a été si vite. Son premier manuscrit, La sirène, a été rejeté une fois, cinq fois, vingt fois, quatre-vingts fois. Finalement, elle l’a publié à son compte. Puis, sa série La sélection a été, oui, sélectionnée par un éditeur. Et le succès a été immense.

Tellement qu’aujourd’hui, son univers fait partie de ceux qui sont revisités, réinterprétés sur les sites de fanfiction. Notamment sur la platement nommée Fanfiction.net, une des premières plateformes du genre, lancée en 1998. Et sur Archive of Our Own, née une décennie plus tard.

Avec sa mise en page basique qui évoque toujours son année de naissance (rien de bien impressionnant ici), le premier de ces sites héberge aujourd’hui des millions d’histoires écrites par les admirateurs de films, de livres, d’artistes et de personnages de bande dessinée donnés.

On y trouve ainsi des tonnes de versions réinventées d’œuvres clés de la culture pop comme Batman, La reine des neiges, Ma petite pouliche, Grey’s Anatomy, ainsi que d’autres, plus « obscures » pour les néophytes.

Du folklore à l’ère numérique

Depuis quelques années, des auteurs en herbe s’inspirent en masse des romans de Kiera Cass pour écrire des récits avec des filons nouveaux, des finales différentes, des côtés plus coquins que les siens. Changeant parfois l’orientation sexuelle de ses personnages, leur donnant de nouveaux désirs.

« C’est un propre de l’humain que de lire et de raconter à nouveau et d’une autre façon les histoires épiques de personnages héroïques », explique Francesca Coppa dans The Fanfiction Reader pour expliquer cette tendance de faire de la fanfic, ou, comme elle la surnomme, « du folklore à l’ère numérique ».

Un peu à la manière dont E.L. James l’a fait avec Twilight, reprenant la romance de Bella et Edward pour lui donner une touche érotico-light — au grand dam de Stephenie Meyer — et pondre 50 Shades of Grey. (Mais ne le dites pas à Kiera Cass. Elle aime lafanfiction, mais pas forcément les relectures à la « Christian et Anastasia ».)

Il faut dire que sa Sélection se prête bien à l’exercice de la fanfiction. Il y a une histoire d’amour, des protagonistes investis de missions grandioses, un univers atypique.

La prémisse ? Dans un monde dystopique où les États-Unis n’existent plus, remplacés par « Le Royaume d’Illéa », 35 jeunes filles participent à un concours pour tenter de tomber dans l’œil du prince et devenir sa promise. Parmi elles, la « subtilement » prénommée America, qui ne veut rien savoir de tout ce cirque. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Son Altesse.

Depuis, plusieurs ont qualifié la saga littéraire de Keira de « croisement entre The Bachelor, The Hunger Games et Cendrillon ».

The Bachelor, parce que l’émission de la chaine ABC regroupe aussi plusieurs candidates tentant de séduire un type. Hunger Games, parce que la trilogie de Suzanne Collins adaptée au cinéma avec Jennifer Lawrence dépeint un univers sombre aux accents similaires. Et Cendrillon, parce que — il n’y a pas besoin d’explications.

« J’aime la royauté. Je ne vais pas mentir. Il y a tellement de drame, tellement de choses en jeu, confie joyeusement Kiera Cass. Mais je suis surtout intéressée par la question de ceux et celles qui en font partie contre leur gré. »

Qu’arrive-t-il quand la personne est couronnée mais qu’elle n’en a rien à faire ? Quand les défis du royaume qui lui sont imposés la font somnoler ?

C’est la même thématique que la chaleureuse écrivaine aborde dans La fiancée. Une nouvelle série en deux tomes, dont le second est toujours en production.

Elle entre dans le vif du sujet en nous présentant Hollis, une jeune femme élue par le roi, Jameson. Mais Jameson l’aime seulement pour ses beaux yeux (et cheveux). Arrive un réfugié qui chamboule tout. Et lui apprend que le bonheur se trouve dans la simplicité.

Des pages à l’écran

Les adaptations de fanfiction se glissent de plus en plus au cinéma, avec un effet plus ou moins réussi. Il y a notamment eu The Mortal Instruments, avec Lili Collins, un film inspiré des écrits de Cassandra Clare, qui a captivé les amateurs de fanfic avec sa Draco Trilogy (qui rendait hommage à Harry Potter). Dernièrement, le site canadien Wattpad, où les usagers peuvent lire — et publier — de telles histoires est devenu une petite mine d’exploration pour Netflix.

Pourquoi le titan de la webdiffusion ne garnirait-il pas son catalogue (qui déborde déjà) d’œuvres issues de cette nouvelle tendance ?

C’est sur Wattpad que la Britannique Beth Reekles a composé, à 15 ans, la romance adolescente The Kissing Booth, rapidement devenue virale — et transformée en film par Netflix depuis.

C’est aussi sur cette application qu’Anna Todd a écrit la saga romantico-érotique After, voulant rendre hommage à son musicien préféré Harry Styles. Son héros, un sombre briseur de cœurs, a depuis été renommé Hardin Scott pour des questions légales. Un premier long métrage, After, chapitre 1, est sorti l’an dernier, faisant un carton au box-office. Le second devrait paraître sous peu.

Une fanfiction inspirée par l’univers de Kiera Cass connaîtra-t-elle le même sort ? Pour l’instant, c’est son univers à elle qui est en voie de prendre le chemin — de Netflix toujours. Cela fait des années que l’écrivaine attend ce moment, les précédentes tentatives de passage de ses écrits au petit et grand écran ayant toutes échoué.

À la réalisation de La sélection, la série, on a placé une cinéaste d’immense talent : Haifaa Al-Mansour. Soit la première femme à avoir tourné un film en Arabie saoudite (le magnifique Wadjda). La date de sortie n’a pas encore été annoncée. « Mais j’espère que cette adaptation sera tout ce dont les fans ont rêvé », résume l’écrivaine.

Car elle y pense beaucoup, à ces derniers. « En ce moment, je me tiens loin des réseaux sociaux pour prendre soin de ma santé. Je n’ai donc pas beaucoup d’échanges avec mes lecteurs. C’est un équilibre délicat, car je suis très introvertie. Mais ce qui est cool, c’est que, peu importe combien de temps je reste au loin, lorsque je reviens, la conversation reprend naturellement. C’est comme retrouver de vieux amis. »

Elle ne cache pas, d’ailleurs, son admiration pour des sagas telles Twilight et Harry Potter qui, bien avant la sienne, ont généré des communautés de fidèles passionnés (même si cette communauté a été dernièrement secouée par la controverse J.K. Rowling). « Certains auteurs vont gagner des prix, se retrouver sur des listes, être enseignés plus tard dans les écoles… Je ne pense pas que ce sera mon cas, remarque honnêtement Kiera. J’espère simplement offrir un instant de répit à un jeune dont les parents se chicanent ou qui vit des choses difficiles à l’école. C’est ça, mon plus grand espoir : réussir à créer cet espace de réconfort pour quelqu’un. »