«Gabenzaun» et «coronadivorcio»: les mots d’ailleurs de la COVID

L’espagnol castillan a donné le «balconazi». Le mot décrit l’inquisiteur qui dénonce ses voisins après avoir observé de son balcon leur va-et-vient dans la rue, sans même savoir s’ils ont de bonnes raisons de se promener.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse L’espagnol castillan a donné le «balconazi». Le mot décrit l’inquisiteur qui dénonce ses voisins après avoir observé de son balcon leur va-et-vient dans la rue, sans même savoir s’ils ont de bonnes raisons de se promener.

Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre, voire ses modes de communication. Le Devoir vous propose de réfléchir aux « covidiomes », les mots de l’actuelle pandémie. Aujourd’hui : les mots d’ailleurs de la COVID.

Öffnungsdiskussionsorgien.

Quand le déconfinement a commencé en Allemagne, quand les élus, les experts et les chroniqueurs ont relancé des débats sur le détail du comment du pourquoi des méthodes sanitaires, la chancelière Angela Merkel a composé ce terme décrivant littéralement la « réouverture des orgies de discussions ».

« Öffnungsdiskussionsorgien est probablement le chef de file des mots composés [pendant la pandémie] », commente Jürgen Heizmann, professeur honoraire du Département de littérature et des langues du monde de l’UdeM, maintenant installé en France. « Dans un règlement suisse, il y avait une Maskentrageempfehlung, c’est-à-dire la recommandation de porter un masque. Mais le néologisme de Merkel a été à l’origine de la plupart des discussions. »

Tout le monde n’a pas bien pris le long mot, en bref. Certains critiques y ont vu une interdiction antidémocratique de la discussion publique. Le professeur rappelle que les plus sévères ont parlé d’une Kanzlerdiktatur, ramenant l’expression appliquée à l’origine au chancelier (Kanzler) Otto von Bismarck. « Je pense que cette critique est excessive. Merkel a argumenté scientifiquement et a voulu mettre en garde contre la négligence dans la gestion de la crise. »

L’allemand peut composer des néologismes à l’infini par juxtaposition de termes. Jürgen Heizmann signale le très joli et généreux Gabenzaun, soit la « clôture de charité » où s’accrochent des sacs de victuailles à donner.

Le néerlandais utilise aussi cette capacité à chaîner qui a forgé l’étonnant anderhalvemetersamenleving, la société-un-mètre-et-demi, notre 2 m de distanciation réglementaire étant réduit là-bas de 50 cm. Une vidéo rigolote utilisant le mot-clic montre les conséquences de cette règle sur les services aux terrasses.

Untore, Griki et Balconazi

Toutes les langues des sociétés profondément touchées par la pandémie mondiale ont vraisemblablement redoublé d’inventivité pour créer ou réassigner toutes sortes de mots décrivant le nouveau monde.

Le français de France a sa quatorzaine, la quarantaine de deux semaines. L’italien ramène untore, décrivant au XVIe siècle des pestiférés cherchant à infecter les autres. Le terme est appliqué maintenant aux insouciants, dont les joggeurs répandant leurs menaçantes gouttelettes.

En Lettonie c’est griki qui a repris du service. Le mot désigne le sarrasin, céréale très utilisée dans la cuisine nationale. Quand la pandémie a commencé, des Lettons en ont fait moult provision, comme d’autres se sont rués ici sur le papier de toilette. Griki a donc servi à se moquer de ces stockeurs paniqués.

L’espagnol castillan a donné le formidable balconazi. Le mot péjoratif décrit l’inquisiteur qui dénonce ses voisins après avoir observé de son balcon leur va-et-vient dans la rue, sans même savoir s’ils ont de bonnes raisons de se promener.

Comme en français, un débat a surgi en Espagne et en Amérique latine sur le genre de COVID. Masculin ou féminin ? Avec ou sans 19 ? L’Académie royale a tranché pour « la covid », norme respectée par les discours officiels et les médias, tandis que l’emploi du « el » masculin l’emporte dans l’usage courant. Comme en France, quoi.

L’usage des majuscules ou des minuscules (avec en plus un C majuscule ou pas) y fait aussi débat. La seconde option l’a emporté, et ce choix permet maintenant de décliner à volonté, comme on pourrait dire « covidien » ou « anticovid » en français.

« Normalement, ce genre de transformation vers un nom commun prend deux ou trois générations, comme OVNI est devenu ovni », explique Inés Olza, chercheuse en linguistique de l’Institut culture et société de l’Université de Navarre. Cette fois, il a suffi de quelques semaines. La vitesse des changements est énorme. »

Corona + X

Le castillan a surtout décliné tout et n’importe quoi à partir de « corona ». La spécialiste Olza dresse une liste impressionnante allant de coronacrisis à coronadivorcio. La Chilienne Valeria Paz Gomez a publié un gazouillis viral annonçant son divorce par Zoom. « J’adore la technologie. Aujourd’hui, c’est un grand jour », a-t-elle écrit.

L’allemand aussi a multiplié les créations avec « corona ». Le professeur Heizmann signale coronaapp, coronastress, coronabonus (une prime salariale), coronaweg (une piste cyclable temporaire et supplémentaire) et cororonasemester (celui de l’enseignement numérique forcé), coronaspeck (le bacon ou le lard, servant ici à rappeler l’embonpoint généré par l’inactivité) et bien entendu le célébrissime covidiot, « idiot » se disant de même en allemand. À Madrid ou à Pampelune, ville de Mme Olza, on dit covidiota.

L’anglais, lingua franca du monde mondialisé, a fourni beaucoup d’emprunts au lexique covidien de plusieurs langues. En France, cluster désigne un foyer de contagion. En Allemagne, exit, popularisé depuis le Brexit, signale une fermeture d’entreprise. Le professeur Heizmann ajoute bien d’autres legs de la langue d’Élisabeth : containment, lockdown, social distancing ou corona-party (souvent en gardant le trait d’union).

Le terme se rapporte à une fête organisée malgré les restrictions de contacts, parfois même dans l’espoir d’y être infecté puis immunisé. L’encyclopédie Wikipédia explique le mot en une dizaine de langues, dont le néerlandais, le norvégien et l’arabe. Elles semblent donc toutes avoir intégré au vocabulaire covidien ce mot composé désignant un coronabonus (ou malus ?) pour un untore ne respectant pas la Maskentrageempfehlung

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