D’apérue à «zoombombing»

Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre.
Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre.

Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre, voire ses modes de communication. Le Devoir vous propose de réfléchir aux « covidiomes », les mots de l’actuelle pandémie. Aujourd’hui : l’effet numérique.

Quand la pandémie de grippe espagnole a frappé il y a cent ans, les autorités médicales ont vite recommandé l’« isolement » à la population. C’était le mot en usage dans les trois articles du Dr Francis Heckel publiés en novembre 1918 par l’hebdomadaire français L’Illustration, alors le magazine au plus fort tirage dans le monde.

Dans un commentaire récent de L’Obs, l’essayiste François de Bernard célèbre cet isolement comme « un mot plus sobre de la langue française et moins ridicule que les actuels confinement et distanciation sociale ». Il décrit ce dernier terme comme le « nouvel oxymore de la pensée magique ».

Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre. Le lexique fédéral canadien de la COVID-19 compte déjà près de cent termes plus ou moins idoines, dont ce confinement et son antonyme, déconfinement.

Cette pandémie en développement se particularise comme première de l’ère numérique mondialisée. Les réseaux sociaux ont énormément accéléré la dissémination du jargon technique et scientifique (asymptomatique, contagiosité, courbe épidémique, enquête épidémiologique, super-contaminateur…), mais aussi d’expressions plus ou moins marginales, plus ou moins humoristiques, immanquablement chargées de sens.

Télétravail et covidéprime

« Évidemment, la première conséquence du confinement à l’époque des réseaux sociaux, c’est que ces moyens de communication permettent de s’acquitter de la plupart des tâches, ce qui finit par influencer le vocabulaire pour décrire les usages et les situations », commente Chiara Piazzesi, professeure de sociologie à l’UQAM, spécialiste du numérique et des réseaux sociaux.

Elle donne l’exemple des relations professionnelles (en télétravaillant ou en télédemandant l’aide de l’État) et personnelles (y compris pour briser la coronafatigue et la covidéprime). Les réseaux sociaux servent à échanger des excuses pour se déculpabiliser du temps passé devant l’écran (en coronaviguant) ou des trucs pour meubler le temps (en covidolâtrant Ricardo.com).

Le réseau Twitter a permis de constater que les mots-clics pour parler de la crise ont vite été trempés dans le tragique (#coronapocalypse), le cynique, voire le sardonique et la méchanceté pure. Des millénariaux irrévérencieux ont proposé #BoomerRemover comme synonyme de la maladie mortelle frappant davantage les plus vieux, sous-entendu pour s’en débarrasser. Comme le confinement mène à la promiscuité et à la « temps-dresse », d’autres, moins vilains, prédisent et célèbrent un prochain coronaboom. Ses membres pourront être désignés comme des « quaranteens » à l’adolescence ou des « coronials » jusqu’à ce qu’une autre génération les méprise à son tour…

L’inventivité des internautes et des amis virtuels n’a pas de limite. Le Monde a recensé un lexique délicieux du confinement où se croisent apérue et coronapéro, lundimanche et confinemanche, puis l’immobésité des reclus paresseux ou, au contraire, les coronabdos des confinés s’activant dans leur salon.

Les interconnexions virtuelles ont engendré tout un vocabulaire spécialisé, comme skypéro, whattsapéro ou zoombar, toutes ces téléfêtes où l’on se télésalue en prenant un zoompot.

Zoom et intox

La sociologue Amina Yagoubi ajoute zoombombing (on voit aussi zoomraiding), soit l’intrusion dans une réunion en ligne. Les perturbateurs lancent des grossièretés et des insultes, forçant parfois la fin de la rencontre. La pratique des trolls a perturbé des cours et des conférences, et forcé la plateforme Zoom à renforcer ses capacités sécuritaires.

« La crise a engendré d’autres crises. Son traitement numérique a par exemple facilité la propagation de fausses nouvelles », fait remarquer la chercheuse indépendante. Elle a lancé un balado dans lequel elle dialogue avec des experts sur ce sujet précis des transformations numériques (sociabilité, télétravail, innovation, réseaux sociaux, etc.) au temps de la COVID-19.

Elle cite le cas des intox, une des plus tristement célèbres ayant été forgée par le professeur retraité Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine 2008 pour sa découverte du VIH, qui affirme que la COVID-19 est une création d’un laboratoire chinois.

« La crise a accentué la fracture numérique dans nos sociétés, ajoute Mme Yagoubi. Elle a révélé les problèmes d’infrastructures et d’accès aux technologies, bien visibles quand est venu le temps de faire du téléenseignement à des jeunes qui n’avaient pas Internet ni d’ordinateur parfois. »

Ces aspects négatifs ont leur avers. « La pandémie a aussi eu des aspects positifs, par exemple en permettant la création de petites communautés qui ont agrandi les solidarités, des tribus numériques qui ont donné la chance de se rapprocher malgré tout. »

Vocabulaire et sémantique

La professeure Piazzesi reprend aussi cette dichotomie entre les informations et la désinformation, la solidarité en ligne et l’isolement réel. Elle en tire une conclusion générale sur les mots et les choses au temps du coronavirus.

« La rapidité et la répétition de la communication de messages relayés par beaucoup, beaucoup de personnes sur plein de réseaux contribuent à la diffusion plus que d’un vocabulaire, je dirais d’une sémantique », dit-elle.

Comme nous avons une sémantique spécifique pour parler d’amour, nous avons maintenant développé en commun une sémantique de la pandémie

 

Un vocabulaire, c’est un ensemble de mots. Une sémantique compose plutôt un univers de sens fait de mots, mais aussi d’histoires, d’expressions, de gestes, de métaphores, d’images même, utilisés pour communiquer collectivement. Ce n’est pas donc pas qu’une affaire de mots écrits ou parlés : elle monopolise tous les outils de communication eux aussi affectés par la COVID-19, dans le monde réel comme dans l’univers médiatisé.

« Comme nous avons une sémantique spécifique pour parler d’amour, nous avons maintenant développé en commun une sémantique de la pandémie, dit Mme Piazzesi. Cet univers de sens n’aura peut-être pas une longue vie si la crise passe dans un an et que le besoin de communiquer sur ce sujet disparaît. Mais ce lexique a bel et bien été développé. Il existe avec l’accélération de la communication globale et multimédia sur les réseaux sociaux. »

Le New York Times demandait récemment comment l’on peut s’adapter à un monde sans expressions faciales (le sourire, par exemple), les visages étant masqués. Inès Olza, linguiste espagnole, explique en entrevue que les visioconférences ont aussi transformé la gestuelle de la communication.

« Par exemple, on fait comme ça, quand on finit une réunion de travail à l’écran avec des collègues, dit-elle en saluant de la main, de gauche à droite. On ne le ferait pas face à face, même si la parole s’accompagne toujours d’un mouvement du corps. Les Italiens gesticulent beaucoup. Les Japonais beaucoup moins. Maintenant, le numérique amplifie fortement la communication multimodale. »

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