Gary Lawrence aux quatre coins du monde

Gary Lawrence a foulé plus de 100 pays et territoires en près de 25 ans de carrière. Il a vu les paysages, les villes et les villages se transformer afin de plaire et d’accommoder la masse grandissante de voyageurs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Gary Lawrence a foulé plus de 100 pays et territoires en près de 25 ans de carrière. Il a vu les paysages, les villes et les villages se transformer afin de plaire et d’accommoder la masse grandissante de voyageurs.

En 1994, fraîchement diplômé du Barreau, Gary Lawrence a fait comme bien des étudiants incertains du prochain pas à franchir, figés devant les portes grandes ouvertes de l’avenir : il a endossé son sac, rassemblé ses maigres économies et est parti à la découverte du vaste monde.

Pendant huit mois, il a parcouru l’Europe et l’Afrique du Nord, le souffle coupé par la beauté comme par la douleur, par la joie de vivre comme par la résilience, étourdi par les odeurs, les couleurs, les rires et les saveurs, capturant des centaines de clichés et noircissant des tonnes de calepins. De retour au pays, il a mis les bouchées doubles et peaufiné ses histoires et ses photos dans l’espoir de les voir publiées dans les médias du Québec. Il a réussi… et n’a plus jamais arrêté.

Ces jours-ci, Gary Lawrence publie aux éditions Somme Toute Fragments d’ailleurs, un recueil réunissant 50 de ses meilleurs récits, offrant un plongeon saisissant dans autant de lieux paradisiaques ou pestilentiels, paisibles ou abasourdissants, périlleux ou hospitaliers répartis aux quatre coins du monde, de Tétouan, au Maroc, au Bénin, en passant par le Mékong, la Bolivie et les îles Fidji.

Pourquoi maintenant ? « Ça fait un bout que j’y pensais, raconte le journaliste, joint au téléphone par Le Devoir. J’approche les 25 ans de carrière et j’avais envie de donner une seconde vie à mes chroniques, de les regrouper dans un objet qui perdurerait, contrairement aux journaux ou aux magazines qui finissent souvent leur vie dans un bac de recyclage ou dans les néants du cyberespace. »

En sa compagnie, on marche dans le désert du Botswana avec les San, l’un des peuples les plus anciens de la Terre, on attend, accroché à un arbre, l’arrivée des secours qui nous libérera d’un canal pullulant de piranhas et de caïmans de l’Amazonie brésilienne, on ouvre les tombeaux des ancêtres lors de la cérémonie du retournement des morts à Madagascar, et on redécouvre Paris sous le regard curieux et pragmatique d’un enfant.

Parmi les 100 pays et territoires qu’il a foulés, difficile de cibler un seul moment marquant ou transformateur. « Le Rwanda est le pays qui m’a le plus bouleversé. Tu ne peux t’y promener sans être confronté à des mémoriaux, sans rencontrer des témoins ou voir les objets par lesquels les drames se sont produits. Ça m’a rappelé à quel point l’être humain est capable du pire et que tout peut basculer du jour au lendemain. Je ne peux m’empêcher de me demander si tout le monde porte en soi ce sadisme, cette cruauté qui sommeillerait comme un virus. »

Un tourisme dévastateur

Au fil des ans, Gary Lawrence a vu les paysages, les villes et les villages se transformer — et souvent, se dénaturer — afin de plaire et d’accommoder la masse grandissante de voyageurs. Avant la pandémie de COVID-19, l’industrie touristique atteignait des sommets inimaginables, rendus possibles par la démocratisation du transport aérien, la montée en flèche de la classe moyenne et l’influence des réseaux sociaux.

« À Venise, à Barcelone, dans ces villes où les voyageurs se concentrent de plus en plus, les habitants n’en pouvaient plus d’être envahis. Les réseaux sociaux entraînent une obsession de l’ego, une mise en scène qui encourage les gens à cocher des destinations sur une liste. Ça n’encourage pas vraiment un tourisme intelligent ni respectueux, de passer en coup de vent pour se prendre en photo et continuer sa route. »

Avec un peu de chance, les effets de la pandémie sur le tourisme auront des effets durables. Bien que les conséquences sur l’économie de certains pays soient dévastatrices — on parle de 100 millions d’emplois perdus qui sont liés à l’industrie du voyage —, la crise aura également apporté son lot de bénéfices.

« Ceux qui recommencent à voyager le font en petits groupes, dans des sites qui sont bien gérés et protégés. Il sera peut-être possible de voir la Joconde à moins de 50 mètres dans les prochaines années », rigole-t-il.

« Je pense que les mesures dont on commençait à parler avant la crise — l’application de quotas, la réglementation d’Airbnb, le tourisme rural — seront privilégiées à l’avenir. Les voyageurs ont un rôle à jouer, puisqu’eux seuls ont le pouvoir de changer les mentalités commerciales. Autrement, en histoire comme en tourisme, on a la mémoire courte et on oublie très vite les écueils lorsqu’il y a de l’argent à faire. »

Pour rêver l’avenir du voyage, le recueil de Gary Lawrence est un bon pas pour commencer. Ne serait-ce que parce qu’il ose sortir du mythe paradisiaque des contrées lointaines et exotiques, et raconter les imprévus, les dangers, les attrapes — l’expérience humaine, quoi !

« Mon objectif, avec ce livre, était surtout de raconter mon expérience personnelle du monde, de permettre aux gens de voyager à travers mes yeux. Ça tombe à point. Je veux montrer qu’en sortant des sentiers battus, on s’expose, on se met en danger, on développe des réflexes et on découvre des parts de soi qu’on ne connaissait pas avant. Pour quitter le confort de son foyer, on n’a pas toujours à aller au bout du monde. »


À voir en vidéo

Fragments d’ailleurs 

Gary Lawrence, Somme Toute, Montréal, 2020, 320 pages