Des minorités plus visibles depuis «SLĀV»

Le gouvernement canadien définit comme «minorité visible» toutes «personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche» — aux fins de l’exercice, «Le Devoir» a inclus les Autochtones. Mais c’est la seule couleur de la peau qui permet de distinguer les uns et les autres, et ce critère demeure forcément subjectif.
Illustration: Julia GR Le gouvernement canadien définit comme «minorité visible» toutes «personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche» — aux fins de l’exercice, «Le Devoir» a inclus les Autochtones. Mais c’est la seule couleur de la peau qui permet de distinguer les uns et les autres, et ce critère demeure forcément subjectif.

Deux ans après la vive polémique qui a entouré la création du spectacle SLĀV, des données inédites compilées par Le Devoir montrent que les scènes et les écrans québécois font aujourd’hui une place plus importante aux artistes de minorités visibles.

Notre recension de près de 130 productions différentes réparties en deux saisons (celle précédant l’affaire SLĀV, et celle qui est en cours) montre ainsi qu’au théâtre et au cinéma, la proportion d’acteurs, de réalisateurs, de metteurs en scène ou d’auteurs de minorités visibles a pratiquement doublé en deux ans.

À l’été 2018, SLĀV (présentée durant le Festival international de jazz de Montréal, la production se voulait une « odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves ») et Kanata (qui espérait relire l’histoire du Canada à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones ») avaient provoqué un débat enflammé sur l’appropriation culturelle et la représentativité des minorités visibles.

Les deux œuvres dirigées par Robert Lepage comptaient sur des distributions majoritairement blanches ou non-autochtones.

C’est pour mesurer les effets concrets de ce débat — notamment les bonnes volontés de changement alors exprimées par de nombreux intervenants — que Le Devoir a passé au peigne fin les affiches ou les génériques de nombreuses productions culturelles, cela pour obtenir un tableau représentatif.

C’est quand on arrive aux actions très concrètes — la répartition de l’argent et du pouvoir, le choix de la distribution — que l’ouverture d’esprit ou l’enthousiasme face à la diversité [ralentit]

En théâtre, la programmation des sept compagnies recensées comptait donc 9 % de minorités visibles en 2017-2018. Deux ans plus tard, ils étaient 14 % sur les mêmes scènes (auteurs, metteurs en scène, interprètes).

En cinéma, il y avait 4 % d’artistes de minorités visibles à l’affiche (écriture, réalisation, distribution) des dix films les plus vus au Québec en 2017. Or, en 2019, ils étaient 18,7 % à travers le même palmarès — les films Antigone et Kuessipan tirent la moyenne vers le haut.

En additionnant ces deux secteurs, on obtient pour 2019-2020 un taux de 15,2 % de minorités visibles. Il y a deux ans, c’était 7,9 %.

Les chiffres compilés sont révélateurs, malgré les limites de ce genre d’exercice. D’une part, c’est l’analyse de plusieurs saisons qui permettra, dans quelques années, de voir s’il s’agit là d’une véritable tendance de fond.

D’autre part, le gouvernement canadien définit comme « minorité visible » toutes « personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche » — aux fins de l’exercice, Le Devoir a inclus les Autochtones. Mais c’est la seule couleur de la peau qui permet de distinguer les uns et les autres, et ce critère demeure forcément subjectif.

Selon Statistique Canada, 13 % de la population du Québec s’identifie à une des minorités visibles (recensement 2016). La même source indique qu’il y a 2,3 % d’Autochtones dans la province.

 

 

Des avancées

Mais tous les intervenants contactés dans les derniers jours partagent un constat semblable : il y a eu un effet positif à la polémique de l’été 2018, et c’est notamment ce que traduisent les statistiques. Mais cela ne doit pas camoufler le travail qui reste à faire.

Pour Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, « ce qui s’est passé était à la fois le résultat d’un mouvement qui était vraiment déjà en marche pour avoir plus de diversité dans les arts. Mais c’est sûr que ça a cristallisé beaucoup de revendications, de résistances… Sur le moment, les discussions n’étaient pas faciles. Mais oui, par la suite, il y a définitivement des choses qui ont avancé. »

Directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM), Jérôme Pruneau parle d’une polémique qui « a fait évoluer des consciences, a permis d’ouvrir des discussions, parfois pas faciles. Globalement, je pense que ça a été positif. Je ne sais pas si on peut parler d’un héritage SLĀV, mais ça a permis de mettre en place des actions, ou de les renforcer. »

Par exemple ? M. Pruneau cite le processus d’auditions ouvertes du théâtre Jean-Duceppe. « Ça casse des dynamiques de famille, dit-il. Parce qu’une des problématiques qu’on a dans tout le milieu, c’est qu’on y va toujours par référence ou reconnaissance. Ce faisant, on crée une barrière systémique pour certains artistes. Parce qu’on y va avec celui qu’on connaît, avec qui on a fait l’école… et que souvent il nous ressemble. On perpétue ainsi un système de personnes banches qui se réfèrent les unes les autres. »

Il y a aussi l’intérêt de plusieurs institutions — notamment le Théâtre du Nouveau Monde, dont la salle avait accueilli la production SLĀV (et devant lequel une manifestation dénonçant le spectacle s’était tenue le 26 juin 2018) — à se faire accompagner par DAM à travers des formations de sensibilisation, ajoute-t-il. On y aborde des enjeux d’inclusion et d’équité, on explore des manières de « trouver de nouveaux réseaux » pour sortir des ornières historiques, etc.

Jérôme Pruneau relève d’ailleurs que les demandes pour ce genre d’accompagnement ont augmenté dans les dernières semaines, après la mort de George Floyd aux États-Unis. « Il y a un autre niveau de mouvement par rapport à SLĀV, une autre prise de conscience », dit-il.

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir

Les « gestes concrets » tardent

Pour Gideon Arthurs, directeur général de l’École nationale de théâtre du Canada (ENT), il ne fait « aucun doute que SLĀV et Kanata ont ouvert la conversation. Ça a amené beaucoup de réflexion, de volonté d’avoir des comités, de mémoires déposés… mais je ne dirais pas que ça a apporté les actions désirées par les communautés qui sont affectées ou exclues des industries créatives. »

Il est encore tôt pour en tirer un bilan, dit-il. Mais dans l’immédiat, les « gestes concrets » tardent. « La prise de conscience est une chose, l’action en est une autre. »

Simon Brault fait la même remarque. « C’est quand on arrive aux actions très concrètes — la répartition de l’argent et du pouvoir, le choix de la distribution — que l’ouverture d’esprit ou l’enthousiasme face à la diversité [ralentit] ». Or, dit-il, « c’est impossible de changer cette réalité [de la sous-représentation des minorités visibles] sans toucher les privilèges » de la majorité.

Pour lui, le changement passera notamment par le renouvellement des postes de direction artistique ou de membres de conseils d’administration, de même que par la composition de jurys représentatifs de la population.

« Ça va prendre du temps à vraiment voir des résultats, pense Charles Bender, comédien d’origine autochtone et président du comité Théâtre et diversité culturelle du Conseil québécois du théâtre (CQT). Mais je pense que les gens ont entendu le message et sont disposés à changer leurs pratiques. Même si certains ont été choqués de se faire accuser de favoriser un système discriminatoire. Pour l’essentiel, ils ont entendu le message. »

Parmi ceux-là : Robert Lepage, qui a pris cinq mois avant de réagir en profondeur sur les événements. Mais dans une lettre publiée fin 2018, il écrivait avoir fait preuve de « maladresse et de manque de jugement » lorsque la polémique SLĀV a éclaté.

« Ce n’était peut-être pas par hasard que les problèmes dramaturgiques dont souffrait le spectacle correspondaient exactement aux problèmes éthiques qu’on lui reprochait », remarquait-il alors. « Il a été capable de dire : on s’est plantés, on va faire mieux le prochain coup », note Charles Bender.

Membre du collectif SLĀV Résistance en 2018, l’auteur-compositeur-interprète Ricardo Lamour estime lui aussi qu’il est « trop tôt pour être satisfait de ce que ça a donné. » Il dit que le « travail d’introspection » de beaucoup a été ralenti par l’impression qu’on portait « atteinte à leur génie créateur ». « On sent les efforts, mais on pourrait aller tellement plus loin », dit-il.

Or, « tant que les membres des minorités visibles vont dire qu’il y a un problème et des barrières, je ne vois pas comment moi, je pourrais les contredire », relève Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes. Et si des résistances demeurent par rapport à cette question, elle estime que la roue du changement est bien enclenchée. « On ne peut plus reculer. »

Avec Dave Noël, Charlotte Glorieux, Kaaria Quash, Lisa-Marie Gervais et Louise-Maude Rioux Soucy