Le stress, à la fois moteur et frein à la créativité

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Alisia Pobega et Brett Andrew Taylor dans une scène de <em>Rose of Jericho</em>, chorégraphiée par Andrew Skeels. Si on pense seulement aux danseurs, leur démarche artistique a été complètement chamboulée depuis le début de la pandémie.
Photo: Damian Siqueiros Alisia Pobega et Brett Andrew Taylor dans une scène de Rose of Jericho, chorégraphiée par Andrew Skeels. Si on pense seulement aux danseurs, leur démarche artistique a été complètement chamboulée depuis le début de la pandémie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

Insécurité économique, deuil de projets qui ne verront jamais le jour, transformation des démarches artistiques… les artistes, si sensibles au monde qui les entoure, sont particulièrement touchés par la pandémie.

Dans un récent article publié dans Le Devoir, l’artiste visuel Yannick De Serre mentionnait qu’il ressentait un certain blocage créatif en début de crise, trop affecté par tout ce qui arrivait et par le poids de son travail comme infirmier, métier qu’il occupe parallèlement à sa carrière en art.

Il n’est évidemment pas le seul à avoir ressenti cela : le processus créatif requiert souvent du recul et de la recherche pour avancer, et en plein cœur de la crise, les têtes étaient plutôt tournées vers les préoccupations primaires.

Il demeure que les inquiétudes étaient nombreuses et légitimes : bon nombre d’artistes ont vu leurs expositions être annulées en même temps que leurs revenus à temps partiel disparaître.

« Le mot “deuil” est revenu souvent, tant à l’égard de leurs projets qui ne verront jamais le jour, que carrément de leurs moyens d’expression », explique Sonia Pelletier, directrice générale du Regroupement des arts interdisciplinaires du Québec, qui tenait justement un forum en ligne le 10 juin dernier pour prendre le pouls de ses membres et de leurs préoccupations à court, à moyen et à long terme. Le Regroupement compte 217 membres, dont 54 organismes.

Si on pense seulement aux danseurs ou aux artistes des arts de la scène, leur démarche artistique a été complètement chamboulée. Ceux dont les pratiques reposent sur l’esthétique relationnelle, sur les collaborations ou sur l’interdisciplinarité ont aussi fait l’expérience d’une perte de sens liée à la distanciation physique et en ont souffert davantage.

« Malgré tout ça, j’ai observé plus d’inquiétudes que d’anxiété chez les membres », ajoute Mme Pelletier.

Des revenus qui ne s’inventent pas

Parmi les inquiétudes qui ne peuvent être passées sous silence, il y a bien évidemment celles liées aux revenus.

« Les artistes sont des travailleurs autonomes atypiques : il y a des boursiers, des gens qui travaillent à temps partiel, des bénéficiaires de la Prestation canadienne d’urgence, explique Sonia Pelletier. Si ceux-là s’en sortent mieux, il y en a d’autres qui tombent dans l’angle mort. »

Les conditions économiques déplorables des artistes ne datent toutefois pas de la pandémie. « Avant cela, il y avait déjà un ras-le-bol, il manque encore au budget gouvernemental 2 % en art et en culture et ça fait des années que c’est revendiqué, précise-t-elle. En ce moment, les conseils des arts ajoutent des mesures, mais elles seront temporaires. »

Résilience salvatrice

Malgré les deuils de différentes natures qu’ils ont eu à faire, les artistes font souvent preuve d’une grande résilience.

« Je ne veux pas utiliser le mot “créatif”, car ce sont des créateurs, mais les artistes sont inventifs : ils récupèrent facilement des situations, des impossibilités ou des contraintes pour élaborer d’autres projets », affirme Sonia Pelletier.

C’est le cas de Yannick De Serre. Le stress a cédé la place à l’action. La pandémie est devenue en quelque sorte un levier, une inspiration. « J’ai même fait une demande de bourse en recherche-création qui est en attente », souligne-t-il.

Les artistes ont également l’habitude de s’isoler pour travailler. « Ils recherchent souvent cette solitude notamment lorsqu’ils postulent pour une résidence, afin de réfléchir à un projet, mais ce n’est pas la mêmechose lorsque l’isolement leur est imposé, ajoute Mme Pelletier. C’est le contact avec les autres qui leur manque le plus : pour éprouver leurs idées et se mobiliser. »

La rencontre fait en effet partie de l’expérience artistique. « Il ne faut pas penser que le numérique sera l’apanage de toutes les créations : ils font l’apprentissage de ces outils, mais après trois mois, on se rend compte qu’il y a des limites aux visioconférences, pour ne nommer que ce moyen », soutient-elle.

Le confinement aura également servi à mettre en lumière l’importance de l’art. « L’art, ça aide à vivre et à mourir, affirme Sonia Pelletier. La santé physique, c’est important, mais l’art contribue à préserver la santé mentale en animant les gens, en les émouvant, en leur faisant prendre conscience d’enjeux. »