Silence, on tourne… à nos risques et périls!

Bien avant que l’on permette aux tournages de reprendre, des productions s’étaient déjà mises en branle.
Photo: Getty Images Bien avant que l’on permette aux tournages de reprendre, des productions s’étaient déjà mises en branle.

Déjà soumise à de profondes mutations, la culture, reine de la communion et de la proximité, a vu son monde brutalement mis sous cloche avec la pandémie. Sa remise en branle, prochaine ou lointaine, annonce de gigantesques chantiers que Le Devoir essaiera d’anticiper dans ces pages. Cette semaine, les écrans, ou le casse-tête des productions à distance sanitaire.

Le mardi 2 juin, le premier ministre François Legault présentait tout sourire son plan de relance culturel assorti d’un budget de 400 millions de dollars sur deux ans, portant le total du budget de la culture à 971 millions de dollars en 2020-2021. À deux mètres de distance, Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, a annoncé fièrement que les tournages allaient reprendre le lundi 8 juin.

Dans la foulée, elle a invité les artistes à souscrire aux appels de projets afin d’être « d’être payés pour créer ». Alors que la PCU prendra fin en juillet, cette « excellente nouvelle » aurait pu être accueillie dans la liesse. Or, si la ministre a vanté la créativité des artistes lors du point de presse, ce ne sont pas tous les artistes qui sont des créateurs.

« Le problème, c’est que la ministre de la Culture mélange créateurs et interprètes. Je sens beaucoup la détresse du côté des comédiens qui ont été laissés en plan. Dans le programme, il n’y a qu’une toute petite ligne sur le fonds d’urgence pour aider les acteurs et les musiciens. Mais qu’est-ce qu’on fait avec tous les autres gens de l’industrie ? Les directeurs de casting, les directeurs photo, les techniciens, les costumiers, tous les métiers de la télé et du cinéma ? » s’interroge Maxime Giroux, directeur de casting.

« C’est comme si on se débarrassait du problème en arrivant avec de gros chiffres, mais il ne faut pas oublier que 150 millions sur les 400 millions, c’est du réaménagement de budget. Le vrai chiffre, c’est 250 millions. Je ne vois pas comment l’aide qu’on nous donne en ce moment vient pérenniser le milieu. À part encourager les gens à créer maintenant, c’est un peu vide. C’est s’en remettre complètement à la communauté artistique en disant “vous allez trouver comment parce que vous êtes créatifs” », juge la productrice Fanny-Laure Malo.

« 24 heures après l’annonce, j’ai l’impression qu’il y a deux sortes de monde : ceux qui auraient voulu avoir des réponses concrètes ; ceux qui partent sur une baloune parce qu’ils vont déposer des projets. La création en amont n’a pas souffert de la pandémie. C’est la production et la diffusion qui ont souffert. C’est là qu’il faut trouver des solutions. Ce que j’aurais aimé entendre mardi, c’est que ce qui vous prenait 50 jours à tourner, on va s’arranger pour que vous puissiez en prendre 75 », avance le réalisateur Rafaël Ouellet.

Tourner, mais à quel prix ?

Bien avant que l’on permette aux tournages de reprendre, des productions s’étaient déjà mises en branle. Comme annoncé par la productrice Johanne Forgues, le tournage du téléroman 5e Rang reprendra à la mi-juin ; les scènes extérieures y seront favorisées afin de respecter les deux mètres de distanciation physique. Évidemment, Sylvie Lussier et Pierre Poirier ont dû faire des changements au scénario.

Le 14 juin, François Morency, Marie-Ginette Guay, Vincent Bilodeau et l’équipe de Discussions avec mes parents se mettront en quarantaine dans un hôtel du Vieux-Montréal et y resteront confinés durant tout le tournage, dont le début est prévu le 28 juin. Pour le producteur Guillaume Lespérance, c’était la meilleure solution pour respecter l’essence de la série. Quant au tournage de District 31, prévu dès la mi-juin, la productrice Fabienne Larouche l’a reporté au 13 juillet. Si Luc Dionne a dû réécrire des épisodes, il n’en a pas pour autant dénaturé la série.

S’il a hâte de tourner son prochain long métrage, Arsenault et fils, Rafaël Ouellet n’a pas l’intention d’en entreprendre le tournage cet automne comme prévu. Prêt à faire quelques retouches au scénario, telles que changer un baiser sur les lèvres pour un baiser sur la joue, il n’est aucunement question de réécrire l’histoire et ainsi dénaturer son film, où il y aura des combats à mains nues et une scène nécessitant une centaine de figurants.

« Si on applique les mesures sanitaires et de distanciation sociale du guide de la CNESST, on ne pourra pas tourner la moitié des pages, la moitié des minutes qu’on fait par jour, croit le réalisateur. Dans la construction, c’est un peu pareil ; au début, on voyait les gens de la construction se laver les mains dans des beaux reportages à la télévision. Des témoins oculaires m’ont dit que sur les chantiers, c’est comme si la COVID-19 n’existait pas. Qu’est-ce qu’on attend de nous, qu’on agisse comme si ça n’existait pas pis qu’on livre des beaux films pis des belles séries pas trop tard ? »

Affirmant que la production reprend trop tôt, Fanny-Laure Malo note cependant que le report de productions risque d’entraîner un engorgement, de même qu’une pénurie de main-d’œuvre et de matériel.

« L’année où on a tourné Le rire, il y a eu un changement dans les dates en cinéma et en télé avec comme résultat qu’environ 80 % de l’industrie tournait à l’automne. On manquait de caméras, de camions, de lieux de tournage. Tout ça est arrivé dans un contexte normal, je ne peux même pas imaginer quand les valves vont s’ouvrir. On n’a pas les infrastructures pour tourner 30 films à la fois. On est trop un petit milieu », explique la productrice, dont les projets ne pourraient être réalisés qu’en 2024 ou 2025.

« Les acteurs qui doivent être de retour dans une série pourraient devoir abandonner des rôles en raison d’un conflit d’horaire, ce qui risquerait d’entraîner des augmentations des budgets de production, qui ne sont pas élastiques, des coupes dans les autres départements, dans les scènes, dans les rôles secondaires et dans la figuration », fait remarquer le directeur de casting Maxime Giroux.

De l’avis de la fondatrice de La boîte à Fanny, tourner en suivant les mesures sanitaires de la CNESST pourrait quintupler les frais de production puisque cela ralentit le rythme du tournage, forçant ainsi à allonger le calendrier de production. Par souci d’économie, on pourrait même décider de se priver d’une certaine expertise. Sachant que les acteurs sont invités à se coiffer, à se maquiller et à s’habiller eux-mêmes sur certains plateaux, la maquilleuse Marie-Claude Langevin se dit inquiète pour l’avenir de certains métiers.

« C’est bien beau en théorie, mais j’ai bien hâte de voir ça en pratique. On en reparlera quand on tournera en pleine canicule. Quand les acteurs répètent leur scène, je ne crois pas qu’ils aient le temps de penser aux raccords. Il y a plein de détails à surveiller pour s’assurer que tout soit raccord au montage ; c’est le travail de la scripte et des gens aux costumes, coiffures et maquillages (CCM) », explique la maquilleuse.

La santé avant tout

Si Marie-Claude Langevin ne craint pas pour sa propre santé, celle de ses collègues et confrères lui tient à cœur : « Je ne pourrai plus passer d’un plateau à l’autre comme avant. Si chaque comédien doit avoir sa trousse de maquillage, est-ce que ça veut dire que je dois jeter tout ce que j’ai, que je devrai payer pour chaque trousse ? Dois-je racheter une trousse par comédien pour chaque tournage ? Dois-je faire une quarantaine après chaque tournage ? En production, c’est toujours la course contre la montre. Va-t-on me donner le temps de désinfecter chaque pinceau avant chaque retouche ? »

Craignant que les nouvelles réalités chassent les maquillages originaux et les maquillages d’effets spéciaux au profit d’un maquillage naturel, la maquilleuse soulève un point important : celui de la discrimination. De fait, les acteurs incapables de se maquiller seront-ils laissés pour compte ? Et les acteurs de plus de 70 ans ? Ayant créé deux personnages septuagénaires, Rafaël Ouellet rejette l’idée de les rajeunir ou de maquiller de jeunes acteurs en personnes âgées.

Pour les besoins d’une publicité mettant en scène une famille, le directeur de casting Maxime Giroux a été contraint d’auditionner des couples d’acteurs confinés avec leurs enfants. « Pendant la pandémie, j’ai fait trois castings de pub par audition-conférence Zoom et par self-tape, mais il n’y a rien qui remplace le fait d’être avec un acteur et un réalisateur dans une salle d’audition. Des fois, on a des couples à créer, on veut donc vérifier s’il y a une chimie entre les deux acteurs. Avec les mesures sanitaires, le processus des auditions, qui est déjà limité côté budget, sera ralenti. Moins d’acteurs seront donc vus lors des rares journées d’audition. »

« L’avenir du tournage va passer par les mêmes solutions que la porno. C’est une blague, mais c’est vrai quand même. Tant qu’on ne pourra pas se faire tester toutes les semaines, je vois mal comment on va pouvoir retravailler les uns par-dessus les autres », conclut Rafaël Ouellet.