Un raz-de-marée de nouveautés littéraires cet automne?

Les mois de juin et de juillet, traditionnellement peu propices à la sortie de nouveautés, verront par ailleurs exceptionnellement émerger de nouveaux livres sur les tablettes, dont plusieurs titres imprimés juste avant que ne débute le confinement.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les mois de juin et de juillet, traditionnellement peu propices à la sortie de nouveautés, verront par ailleurs exceptionnellement émerger de nouveaux livres sur les tablettes, dont plusieurs titres imprimés juste avant que ne débute le confinement.

À quoi ressemblera la rentrée littéraire d’automne ? se demandent de plus en plus d’artisans du milieu du livre, maintenant que les libraires rouvrent leurs portes, et que quelques nouveautés apparaissent enfin sur les présentoirs. « Ce qui me touche le plus, c’est de penser à tous ces jeunes auteurs qui auraient émergé fort en mars ou en avril, qui avaient un bon livre sous le coude, dont la sortie a été reportée, et qui vont arriver cet automne en même temps que les nouveaux livres de tous les vieux de la vieille », nous confiait l’écrivain David Goudreault la semaine dernière, une crainte faisant écho à celle de plusieurs de ses camarades. « Il y a des livres qui vont se noyer et c’est d’une tristesse incroyable. »

Assistera-t-on à un raz-de-marée, lorsque les livres qui devaient paraître au cours des derniers mois, et dont la sortie a été retardée, s’additionneront en septembre aux nouveautés déjà prévues ? Les différentes associations représentant les acteurs de la chaîne du livre prennent des moyens afin d’éviter semblable scénario. C’est le cas de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), qui invitait récemment ses membres à une certaine réserve et qui, par la voie d’une résolution adoptée en conseil d’administration en avril dernier, leur suggérait de « ne pas publier plus de livres que ce qu’ils publient lors d’une rentrée normale ».

Autrement dit : plutôt que de risquer un effet de goulot d’étranglement en librairie, mieux vaut préconiser l’effet domino, et repousser sur 2021 une partie de la fournée 2020. « Il faut être raisonnable », résume le directeur général de l’ANEL, Richard Prieur. D’après les résultats d’un sondage mené par l’ANEL auprès de ses membres entre le 22 et le 28 mai, 47 % des 50 maisons d’édition ayant répondu disent avoir reporté de 10 % à 19 % des titres de 2020 à 2021. C’est en tout 70 % des éditeurs sondés qui prévoient annuler ou reporter certaines parutions prévues pour 2020.

Selon ce même sondage, 60 % des éditeurs s’avouent inquiets « concernant la relance du secteur et la rentrée littéraire de l’automne », notamment à cause de la tenue incertaine d’événements majeurs, comme les salons du livre (on ne sait toujours pas si celui de Montréal aura lieu), et des mesures sanitaires mises en place en librairie, qui transforment forcément l’expérience des clients-lecteurs. Les stratégies employées par le milieu de l’édition en France — sortira-t-on les gros canons dans l’espoir de renflouer les coffres ? — auront aussi inévitablement une incidence de ce côté-ci de l’Atlantique.

Les mois de juin et de juillet, traditionnellement peu propices à la sortie de nouveautés, verront par ailleurs exceptionnellement émerger de nouveaux livres sur les tablettes, dont plusieurs titres imprimés juste avant que ne débute le confinement. Bien que certaines maisons d’édition aient préféré remettre toutes leurs sorties importantes à l’automne, Leméac lance ce mardi 2 juin un nouveau roman de Marc Séguin (Jenny Sauro, en librairie mercredi). Un nouveau roman de Louis Hamelin (Les crépuscules de la Yellowstone, Boréal) paraissait il y a deux semaines.

« Autant chez les éditeurs que chez les libraires, on sent un mélange d’excitation face aux nouveautés et de prudence », souligne Nadine Perreault, directrice des ventes chez Dimedia, qui diffuse et distribue les titres de 90 maisons d’édition québécoises ou franco-canadiennes et de 308 maisons françaises.

Il y aura, selon son évaluation sommaire, de 20 % à 25 % plus de nouveautés au cours des mois de juin et juillet prochains, par rapport à un été habituel. Mais les maisons d’édition qui auront cette audace devront redoubler d’imagination pour rejoindre leur lectorat, précise-t-elle, dans la mesure où les médias qui traitent de littérature s’offrent souvent une pause partielle, ou totale, pendant l’été.

Solidarité et concertation

Selon les données de la Société de gestion de la Banque de titres de langue française (BTLF), les libraires indépendants du Québec accuseraient présentement un retard de 23,6 % sur leurs ventes par rapport à la même date l’an dernier. « C’est un retard qui n’est pas insurmontable », pense la directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), Katherine Fafard, qui se réjouit que les ventes en ligne n’aient pas diminué depuis la réouverture des commerces à l’extérieur de Montréal, il y a un mois. Pendant le confinement, les librairies représentées par l’ALQ seraient parvenues à maintenir entre 30 % et 35 % de leurs revenus, grâce à ces ventes en ligne.

Toujours selon la BTLF, 6817 nouveautés avaient été mises sur le marché en date du 27 mai, contre 12 886 à pareille date l’an dernier. Si la lecture a compté parmi les activités refuges des Québécois confinés au cours des dernières semaines, ce sont les livres de fonds qui auront, par la force des choses, bénéficié de cet engouement. La parution de nouveaux titres est donc accueillie avec soulagement, « parce que même si les libraires indépendants défendent le livre de fonds, notre industrie est quand même basée sur la nouveauté », dit Mme Fafard.

À l’instar de Nadine Perreault chez Dimedia et de Richard Prieur de l’ANEL, la directrice générale de l’ALQ applaudit la solidarité ayant prévalu depuis le début de la crise dans l’ensemble de la chaîne du livre. L’automne pourrait ainsi voir naître une plus grande concertation chez les éditeurs québécois, qui auraient intérêt à élaborer de concert un calendrier pour mieux répartir les sorties majeures.

La situation du milieu du livre québécois demeure néanmoins précaire, comme en témoigne la fermeture de la librairie Olivieri. « On n’a pas les moyens de perdre d’autres librairies », plaide Mme Fafard, qui rappelle la vague de fermetures ayant frappé les libraires indépendants de 2007 à 2014. « Il ne suffirait qu’un des maillons de la chaîne soit fragilisé, ajoute Richard Prieur, pour que la chaîne le soit au complet. »