Joël Martel, le nomade sédentaire

Figure culte de la chanson parodico-touchante et chroniqueur au journal «Le Quotidien»<i> </i>de Saguenay, Joël Martel est sur les réseaux sociaux une sorte d’influenceur qui ne souhaiterait influencer personne.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Figure culte de la chanson parodico-touchante et chroniqueur au journal «Le Quotidien» de Saguenay, Joël Martel est sur les réseaux sociaux une sorte d’influenceur qui ne souhaiterait influencer personne.

« L’autre fois à Zagreb… », laisse tomber Joël Martel au milieu de la conversation sur un ton qui aurait tout, dans n’importe quel autre contexte, pour que vous croyiez que Joël Martel a déjà visité la Croatie. Pourtant, Joël Martel n’a jamais visité la Croatie, ni la Belgique, ni le Kenya, ni la Russie, ni Taïwan, ce qui ne l’empêchera pas de terminer le 9 juin prochain son tour du monde en 80 jours.

Chaque soir un peu après 22 heures, depuis maintenant une soixantaine de jours, l’humoriste de l’Internet s’enferme dans une des pièces de sa résidence d’Alma pour un nouvel épisode de La vie en direct, une émission de plus ou moins une heure durant laquelle le nomade sédentaire commente la vidéo glanée sur YouTube d’un walktuber (un walktuber est un vidéaste amateur qui, en caméra subjective, filme une marche).

Malgré ce concept pas forcément captivant sur papier (un gars qui jase sur une vidéo pendant une heure ?), cette grande vadrouille virtuelle compte parmi ce que la pandémie aura fait émerger de plus (étrangement) convivial, et ensorcelant, comme créations comiques en ligne. Sur un ton quelque part entre la philosophie de salon et la description sportive, Joël Martel s’émerveille, s’émeut, s’étonne et s’amuse des rues et des chemins qu’il arpente (par procuration) dans une lenteur qui tranche avec la vitesse épileptique à laquelle sont désormais rythmés la majorité des contenus humoristiques.

Je sais pas si je devrais dire ça, mais j’ai vraiment l’impression de faire le tour du monde

Figure culte de la chanson parodico-touchante (en solo ou avec son groupe Les patates impossibles) et chroniqueur (généralement sérieux) au journal Le Quotidien de Saguenay, Joël Martel est sur les réseaux sociaux une sorte d’influenceur qui ne souhaiterait influencer personne. Son œuvre protéiforme (vidéos, textes, gifs) y met souvent en exergue le ridicule de la présence web de grandes marques, dont il désincarne les formules consacrées afin d’en révéler la vacuité (exemple d’un de ses récents statuts sur Facebook : « Merci de commenter. » Juste ça, oui.)

Le troll bienveillant bernait de nombreux internautes en 2017 grâce une capsule dans laquelle il se faisait passer pour un Français capable d’imiter l’accent québécois, un canular gros comme le nez au milieu du visage qui en avait étonnement mystifié plusieurs.

« Mes gags de départ sur Facebook, c’était de regarder comment les stars géraient leur Facebook de la façon la plus corporate possible », explique de sa voix grave celui qui gagne sa vie comme rédacteur Web. « Moi, je trouvais ça drôle qu’une star sente qu’elle est tellement importante qu’il faut qu’elle annonce : “À 6 heures, je vais vous partager mon point de vue sur quelque chose.” Je me suis dit : je pourrais gérer mon Facebook de la même façon, même si je ne suis pas une star. Il n’y a rien que j’aime plus que de faire un statut où t’as l’impression que tu sais comment ça va finir, mais finalement tu te rends compte que mon but, c’était juste de t’amener vers le vide. »

Tous pareils

C’est à la demande de quelques fidèles que Joël Martel renouait au début du confinement avec sa série La vie en direct, jadis créée à la faveur de sa fascination pour la slow tv (un terme désignant ces captations en temps réel d’événements prodigieusement banals). Avant de partir à la conquête de la planète en 80 jours, l’artiste de 40 ans avait déjà narré le cycle complet d’une machine à laver (73 minutes !) ou la promenade d’un chien dans New York.

Mais au-delà de l’aspect andykaufmanesque de ces exploits merveilleusement vains, ce marathon actuel de balades à travers les grandes villes du globe devient aussi le creuset, pour le créateur comme pour ses spectateurs (qu’il appelle « les marcheurs »), d’une réflexion sur la nature même du voyage, ainsi que sur la façon dont notre mémoire métabolise des expériences vécues virtuellement.

« C’est tellement bizarre : des fois, je me souviens d’une affaire, je me demande pendant quelques secondes quand est-ce que ce que ça m’est arrivé, pis je me rends compte que ça ne m’est jamais arrivé », confie celui qui n’a pris l’avion que deux fois dans sa vie, dans la même journée, de Chicoutimi à Montréal, et de Montréal à Chicoutimi, afin d’assister à un lancement de programmation de Télé-Québec, alors qu’il écrivait pour le défunt hebdomadaire Voir Saguenay (« J’avais passé la journée à boire du vin avec Richard Martineau. »)

« Je sais pas si je devrais dire ça, mais j’ai vraiment l’impression de faire le tour du monde », ajoute le pantouflard assumé, un peu par boutade, mais également par conviction. Dans une de ses plus récentes chansons intitulée Tu peux être un party, Joël Martel se plaît à rappeler que « tu peux être un party, t’as juste à te fermer les yeux et à te l’imaginer », une profession de foi envers les aventures que le cerveau humain permet à lui seul de vivre (avec, parfois, un petit coup de main de la technologie).

Quelle leçon tire-t-il de sa Course destination monde version 2.0 ? « J’ai jamais autant été convaincu que toute est pareil. C’est incroyable. On a des façons différentes de s’organiser, mais fondamentalement, on est toute du monde qui, à un moment donné dans la journée, devons sortir dans la rue pour aller d’un point a au point b. Et puis moi, je me reconnais à travers tous ces gens que je croise : je suis cet enfant qui gosse sa mère pour qu’elle lui achète un jouet, je suis cette madame qui traîne quatre gros sacs de plastique et qui est trop orgueilleuse pour prendre le taxi, je suis ce vieil homme qui fait un petit salut discret à la caméra. »

À voir en vidéo

La vie en direct

Tous les soirs à 22 h 15 sur Facebook et Twitch