Du théâtre dans le plexiglas

Si on se fie aux exemples européens, les salles de spectacle qui devront être réorganisées pour permettre un accueil sécuritaire du public devront assurément être moins remplies qu’auparavant. Sur notre photo, la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Si on se fie aux exemples européens, les salles de spectacle qui devront être réorganisées pour permettre un accueil sécuritaire du public devront assurément être moins remplies qu’auparavant. Sur notre photo, la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec.

Masques, distanciation sociale, Purell à répétition. Une fois le grand déconfinement venu, les arts vivants risquent de devoir composer, eux aussi, avec une multitude de règles sanitaires. Et de suivre des directives qui pourraient sembler contraires à leur mission : rapprocher, toucher, réunir. « La raison le comprend, le cœur ne le comprend pas », illustre Sylvie Meste, directrice générale du Conseil québécois du théâtre (CQT).

Ce que la raison saisit, mais le cœur moins, c’est l’idée selon laquelle les salles et les scènes devront être complètement chamboulées.

Mercredi matin, lors d’une agora virtuelle, la présidente du CQT, Anne Trudel, a d’ailleurs communiqué aux membres et invités « une information cruelle et difficile à entendre ». Une information apprise lors d’une première réunion du comité consultatif « Arts de la scène et diffusion », du ministère de la Culture et des Communications, qui s’est tenue fin avril. « Mme Marie-France Raynault, de la Santé publique, nous a dit que la distanciation physique dans la salle et sur la scène serait non négociable jusqu’à l’arrivée d’un vaccin. Ce qui nous projette dans un horizon de deux ans. »

Notre milieu travaille pour imaginer un accueil du public différemment, quels spectacles il pourrait présenter au public dans les conditions. Mais c’est particulièrement anxiogène.

« Ce n’est pas une annonce officielle, a-t-elle ajouté. Mais on tenait à vous faire part de cette information importante pour la suite de notre réflexion et nos prises de décision. »

« Ce fut un peu une douche froide. Autant pour nous que pour nos homologues en danse », relate Sylvie Meste.

Interrogée par Le Devoir, Mme Raynault assure que ses propos ont été bien plus nuancés. « Dans l’état actuel des choses, on parle soit d’un vaccin, soit d’un traitement qui changerait vraiment le cours des choses. Qui empêcherait un débordement du système de santé. Par exemple, il y a une étude en cours du Dr Tardif sur la colchicine. Si dans quelques semaines celle-ci montrait des résultats très probants, c’est sûr que nos directives changeraient », explique la médecin spécialiste en santé communautaire et santé publique.

Clarté recherchée

« La situation est vraiment très critique. Les directives manquent de clarté. Nous n’avons aucune balise de calendrier », déplore de son côté le CQT. Le flou des instructions officielles et l’attente pèsent. Anne Trudel se désole également du fait que les multiples mesures gouvernementales sont « des mesures d’urgence, pas de relance ».

« Notre milieu travaille pour imaginer un accueil du public différemment, quels spectacles il pourrait présenter au public dans les conditions. Mais c’est particulièrement anxiogène », confie à son tour Sylvie Meste.

Pour l’instant, le CQT attend que la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail présente son guide sanitaire adapté aux arts vivants. « Tout est entre les mains de la CNESST, parce que ce sera la référence qu’il faudra suivre. Mais on ne nous a donné aucune date quant au moment où ce guide va arriver. »

« Des directives claires seront communiquées dans très peu de temps, précise à ce sujet Mme Raynault. Il faut faire ça dans les règles, consulter les gens, prendre en compte les réalités. » Lesdites directives conjointes incluront notamment les consignes sanitaires, la marche à suivre pour les employés malades, la manipulation de l’argent.

Pour ce qui est de la disposition des lieux de création, la réflexion est entamée depuis un moment déjà. « Nous savions depuis un moment que la jauge devrait être réduite, remarque Sylvie Meste, du CQT. Les diffuseurs travaillent donc déjà à cette nouvelle configuration. »

Mme Raynault souligne que, du côté de la Santé publique, « on regarde ce qui se fait en Europe ». Dans ce post-déconfinement qu’elle appelle « le nouveau normal », une des options proposées aux salles de spectacles risque d’être celle de « la maisonnée ». « Deux personnes qui vivent dans la même maisonnée pourront être assises ensemble. Mais il y aura une distance les séparant des spectateurs venant d’une autre maisonnée. »

De telles directives feront bien entendu en sorte qu’une salle remplie au maximum sera nettement plus clairsemée. Sans oublier qu’il faudra penser à la désinfection des fauteuils, notamment. « Mais il y aura moyen d’accueillir un public en moins grand nombre, croit Mme Raynault. Avec des voies de circulation, probablement sans service de restauration et préférablement sans entracte. »

Malgré les défis que cela va entraîner, Sylvie Meste, quant à elle, dit « faire confiance aux artistes et aux metteurs en scène ». Confiance pour trouver une façon de créer en suivant les règles lorsque ces dernières seront communiquées. Pour les intégrer dans leur jeu, leur scénographie, leur propos. En même temps, remarque la directrice générale du CQT, « une série de questions se posent ». Entre autres : « De quoi aura l’air ce théâtre ? »

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