Télé Ciné Montréal est «en train de mourir, mais à un taux préférentiel»

Isabelle-Eugénie Lafortune dit se retrouver dans une situation où les seules portes de sortie pour son entreprise Télé Ciné Montréal sont des prêts ou des reports de paiement.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Isabelle-Eugénie Lafortune dit se retrouver dans une situation où les seules portes de sortie pour son entreprise Télé Ciné Montréal sont des prêts ou des reports de paiement.

« C’est comme si on était en train de mourir, mais à un taux préférentiel. » La phrase frappe fort, mais c’est qu’Isabelle-Eugénie Lafortune, de l’entreprise de location de décors et d’accessoires Télé Ciné Montréal, est inquiète pour la survie de sa boîte, qui « tombe entre les craques » des différents programmes. Sa bouée de sauvetage pendant la pandémie se résume à des prêts, déplore-t-elle. Un constat qui est partagé par d’autres de ses collègues de SOS Décor et du Grand Costumier.

Mme Lafortune a fait circuler une lettre où elle raconte les aléas de son entreprise — dont une expropriation coûteuse par la Ville de Montréal —, qui culminent avec la fermeture forcée de son entrepôt en raison de la pandémie de COVID-19. Seulement, la femme d’affaires dit se retrouver dans une situation où ses seules portes de sortie sont des prêts ou des reports de paiement.

« Je trouve triste qu’une compagnie, aussi unique et aussi importante dans le milieu culturel économiquement parlant, qui n’est pas une compagnie de renommée internationale telle que Bombardier, mais qui n’est pas non plus « un dépanneur du coin », ne puisse bénéficier d’aucun soutien, d’aucune subvention non remboursable afin d’assurer sa survie », lance-t-elle dans sa missive.

Télé Ciné Montréal est un acteur important dans la chaîne de la production de films et de télévision, car elle loue du matériel à presque tout ce qui se tourne, dont les séries et films locaux (L’heure bleue, Fugueuse, Il pleuvait des oiseaux) et les mégaproductions américaines (X Men, Blood and Treasure). Un volet événementiel y a aussi été mis en place dans les dernières années — mais là aussi, tout est arrêté en raison de la pandémie. Isabelle-Eugénie Lafortune estime ses frais fixes mensuels à 31 000 $ — en l’absence de ses 20 employés, dont la moitié sont permanents et les autres contractuels — sans compter la TPS et la TVQ ainsi que ses taxes montréalaises, dont le deuxième versement de 25 000 $ est attendu en juillet.

Le fédéral, note-t-elle, offre une garantie de prêt de 40 000 $ aux PME, dont une tranche de 10 000 $ peut potentiellement être radiée si le reste du montant est remboursé dans les deux ans. À Québec comme à Montréal, Télé Ciné Montréal a reçu des accusés de réception ou a été dirigée vers des programmes existants, qui ne s’appliquent pas à son cas.

« On voit de beaux chiffres passer, mais rien ne débouche, rien ne s’applique. Est-ce qu’il va y avoir quelque chose qui va s’appliquer à un moment donné ? Il y a des subventions pour écrire des films mais, sans nous, des films, il ne s’en tournerait pas », explique au Devoir Isabelle-Eugénie Lafortune, ajoutant que construire un décor neuf coûte environ 80 % plus cher que d’en louer un, sans compter l’aspect écologique de la location. Elle estime que ses finances ne pourront pas la faire survivre au-delà d’août ou septembre.

« Que des prêts »

Chantal Paris, de l’entreprise SOS Décor, est dans la même situation. « Pour nous, il n’y a que des prêts. C’est moche. Comment on va faire pour rembourser ça ? Surtout quand on ne sait même pas quand [les tournages] vont repartir. »

Mme Paris a contracté le prêt de 40 000 $, mais elle estime qu’elle devra l’utiliser en entier pour payer le loyer, les taxes et les assurances. « Donc, les 10 000 $, je ne les aurai pas. » Elle estime que, pour son entreprise, qu’elle a achetée il y a huit ans après y avoir travaillé 22 ans, le point de rupture « est pas mal proche ».

Du côté du Grand Costumier, la situation financière n’est pas encore alarmante, indique sa directrice générale, Marie Houde, notamment parce que l’entité qui a récupéré les costumes de Radio-Canada est un OBNL. « Mais comme Télé Cinéma Montréal, on est tributaires du moment de la reprise des productions. C’est là que ça devient critique. »

Mme Houde note aussi que leurs entreprises sont peut-être atypiques, mais qu’elles sont non moins essentielles. « Une production sans costumes, sans décor, elle ne peut pas exister, comme elle ne peut pas exister sans techniciens. Il y a tout plein de maillons et un ne va pas sans l’autre. Et là, c’est une occasion de parler des commerces de services qui viennent en soutien aux productions. »

Pour Isabelle-Eugénie Lafortune, la fermeture de son entreprise serait non seulement un coup dur pour elle, mais aussi pour le milieu. Ses biens, parfois patrimoniaux ou du moins culturellement significatifs — comme les décors de RBO —, pourraient aussi être rachetés par ce qu’on appelle des « prop houses » ontariennes ou américaines.

Informé par Le Devoir des inquiétudes de ces entreprises, le ministère de la Culture et des Communications a affirmé que « toutes les différentes formes d’aide sont à l’étude pour voir comment nous pourrions aider les entreprises qui sont un maillon indispensable pour la reprise des activités culturelles et qui ne sont pas nécessairement soutenues [par le ministère]. La ministre en parle quotidiennement à ses collègues de l’Économie, des Finances et au premier ministre. »

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