Patrimoine bâti: une démolition à Saguenay s’attire les critiques

Considérée comme la première demeure de style moderne dans la région, la création de Jacques Coutu a été démolie le 30 avril.
Photo: Courtoisie Le Quotidien / Rocket Lavoie Considérée comme la première demeure de style moderne dans la région, la création de Jacques Coutu a été démolie le 30 avril.

Dans la ville de Saguenay vient d’être rasée une demeure dessinée en 1967 par l’architecte Jacques Coutu, considéré comme un des pionniers de l’architecture moderne au Québec. En très bon état, la demeure était en fait la première du genre à être construite dans la région. Elle s’inspirait des lignes épurées popularisées par la Scandinavie, dans une volumétrie découpée au carré, avec une valorisation des matériaux bruts, comme le cèdre et la pierre. Elle ne plaisait pas à ses nouveaux propriétaires.

La maison a été démolie le 30 avril, alors que des protestations montaient pour qu’on la préserve. « Pas même une planche n’a été récupérée », s’indigne la fille de l’architecte, Isabel Coutu. « Vous n’avez pas idée de comment je fulminais », dit-elle, tout en disant comprendre qu’on puisse démolir une maison pareille. « Les gens qui ont détruit cette maison, on ne peut pas leur en vouloir. Après tout, ce n’est pas un castelet de banlieue. Il faut avoir envie de vivre là-dedans. C’est pas pour tous. » De façon générale, elle indique qu’il faut « avoir eu un peu d’éducation » pour apprécier l’art en général et l’architecture en particulier. « Or, les gens n’en ont pas. Et ce n’est pas leur faute. »

Voilà bien pourquoi, quand il est question de patrimoine bâti, il faudrait que les municipalités autant que l’État aient depuis longtemps des balises intelligentes, croit-elle. « Mais à Saguenay, comme dans beaucoup de municipalités, il n’y a pas d’encadrement là-dessus. »

Photo: Courtoisie Le Quotidien / Rocket Lavoie Une autre face de la maison, inspirée des lignes épurées popularisées en Scandinavie.

À la municipalité de Saguenay, « on cherche en vain un document qui encadre les mesures de démolition » de maisons ou bâtiment qui pourraient comporter une valeur patrimoniale, constate l’urbaniste Guillaume Saint-Jean, du site spécialisé L’évolution du patrimoine bâti et des paysages du Québec. À son avis, il faut que le Québec élargisse la discussion sur l’intérêt collectif de sauvegarder les immeubles « pour ne pas autoriser la démolition à toutes les sauces ».

Septième ville en importance au Québec, avec ses 150 000 habitants, Saguenay n’a toujours pas de politique à jour en matière de préservation de son patrimoine.

L’élu Simon-Olivier Côté, président du comité du patrimoine, qui existe depuis un an et demi à Saguenay, affirme que la maison dessinée par l’architecte Coutu n’avait pas de statut particulier. « La Ville a investi énormément pour préserver son patrimoine, mais malheureusement, ça ne paraît pas parce qu’on a tellement de choses à préserver », explique-t-il en entrevue au Devoir. Il regrette qu’en vertu du règlement actuel de la Ville, on ne puisse pas intervenir dans des cas semblables. « On est en train de mettre sur pied une politique du patrimoine. On est très en retard. On ne se le cachera pas. » Selon lui, il y aura certainement d’autres démolitions de ce genre à Saguenay. « Il va sûrement y en avoir d’autres, qui vont être dommage », répète-t-il en entrevue. Selon lui, la Ville travaille depuis deux ans seulement sur les dossiers de politique du patrimoine, « des dossiers qui n’avaient jamais été traités avant ».

Le 13 mai en après-midi, soit quelques heures seulement après cet entretien, une maison de briques de 160 ans était rasée dans le secteur de Rivière-du-Moulin. Et le même conseiller responsable du patrimoine expliquait, cette fois au journal Le Quotidien que « comme c’est une maison qui n’avait pas été classée, elle est passée sous le radar ». Or la maison en question était bel et bien identifiée, aux pages 58-59 du schéma d’aménagement de Saguenay, dans une courte liste de bâtiments jugés d’« une valeur patrimoniale exceptionnelle ». 

Photo: Google Street View

« Des maisons centenaires, il y en a plusieurs le territoire, mais nous ne pouvons pas toutes les sauver », a déclaré le conseiller Simon-Olivier Côté, qui a une formation en géographie. La colonisation de cette région datant de la décennie 1840, les maisons de 160 ans ne sont pourtant pas légion, comme l’atteste d’ailleurs l’inventaire officiel illustré, disponible à tous. 

Le patrimoine moderne mal aimé

L’architecte Jacques Coutu, aujourd’hui âgé de 93 ans, n’en revient tout simplement pas, affirme sa fille Isabel, qu’on ait laissé démolir cette demeure. En 2019, l’architecte a reçu une médaille de l’Assemblée nationale pour souligner l’ensemble de son travail. Le député de la région, Sylvain Gaudreault, habite une maison qui a été dessinée par cet architecte. « Il fabriquait des maisons faites pour durer. […] De voir les motifs qui sont évoqués par les acheteurs pour démolir cette maison de 1967, c’est insensé. On dit que ce n’est pas une demeure adaptée pour les jeunes familles. Pourquoi tu l’achètes alors ? Parce qu’ils aimaient le terrain ! » Le patrimoine moderne est mal aimé au Québec, remarque le député, qui suggère de créer un circuit touristique sur ce thème à Saguenay.

C’est Jacques Coutu qui a dessiné, entre bien d’autres bâtiments, le palais de justice d’Alma, le pavillon principal de l’Université du Québec à Chicoutimi et l’église Saint-Mathias, qui fait l’objet d’un avis d’intention de classement de la part du ministère de la Culture. Son œuvre est associée de près au paysage du Saguenay.

On est en train de mettre sur pied une politique du patrimoine. On est très en retard. On ne se le cachera pas.

Selon le député Sylvain Gaudreault, la ville souffre « de vingt ans de n’importe quoi, de vingt ans d’incurie en matière de patrimoine », héritage de l’administration de l’ex-maire Jean Tremblay. Mais depuis trois ans, sous une nouvelle administration, d’autres maisons continuent néanmoins de tomber, observe-t-il à regret.

En 2018, il a été question abondamment des maisons Bossé et Riverin avant que celles-ci ne soient démolies. Un des cas les plus étonnants de démolition remonte à 2007, alors que la municipalité avait alors permis la destruction de la maison Lévesque, considérée pourtant comme un des joyaux du patrimoine bâti de Chicoutimi. Réalisée au sortir de la Première Guerre mondiale, cette maison avait été dessinée par les soins de l’architecte Alfred Lamontagne (1883-1967) pour l’avocat Elzéar Lévesque (1875-1937), alors maire de la ville de Chicoutimi.

« Bien que de nombreux dossiers de démolition d’immeubles d’intérêt patrimonial ont fait les manchettes à Saguenay au cours des dernières années, le conseil municipal de cette ville continue d’errer et n’a toujours pas adopté un règlement permettant d’encadrer ce type d’intervention », déplore l’urbaniste Guillaume Saint-Jean.

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