La démolition rattrapera-t-elle la maison d’Alexis le Trotteur?

Dans cette  maison  construite vers 1830 et habitée par Alexis Tremblay, dit Picoté, lequel va diriger la Société  des vingt-et-un,  a aussi vécu Alexis le  Trotteur, figure légendaire  québécoise.
Pierre Rochette Dans cette maison construite vers 1830 et habitée par Alexis Tremblay, dit Picoté, lequel va diriger la Société des vingt-et-un, a aussi vécu Alexis le Trotteur, figure légendaire québécoise.

Construite sans doute vers le début du XIXe siècle avec son toit traditionnel à coyaux, la maison d’Alexis Tremblay, dit Picoté, risque d’être démolie prochainement après avoir été touchée par un incendie. Alexis Picoté est important dans l’histoire du Québec et en particulier du Saguenay puisque c’est lui qui va structurer et diriger la Société des vingt-et-un, l’organisation de colons et d’investisseurs qui entendent, en 1837, s’approprier et défricher des terres du royaume du Saguenay.

C’est dans cette maison, située à Clermont, dans le pays de Charlevoix, qu’habita de surcroît, durant plusieurs années, le légendaire Alexis le Trotteur (1860-1924), figure légendaire du folklore québécois. Très pauvre, « simple d’esprit » comme on disait alors de lui, Alexis Lapointe, dit le Trotteur, sorte de véritable Forrest Gump québécois, était le petit-fils de Picoté.

La municipalité de Clermont avait d’ailleurs beaucoup insisté pour obtenir les restes de cette légende après que Le Devoir eut dénoncé en 2006 le fait qu’ils étaient exposés au Musée de la pulperie à la suite d’une appropriation douteuse. La Ville de Clermont a finalement inhumé le Trotteur dans son cimetière en 2009, misant sur la popularité du personnage pour accroître sa visibilité touristique et souligner le 75e anniversaire de la municipalité.

Jamais citée ni classée

Serge Gauthier, le président de la Société d’histoire de Charlevoix, est furieux de la démolition prochaine de cette maison historique. « Elle aurait dû être citée » par la municipalité en vue de la protéger, dit-il, « mais ne l’a jamais été ».

Joint par Le Devoir, le maire de Clermont, Jean-Pierre Gagnon, confirme que la maison ne jouissait d’aucune protection patrimoniale. « C’est pas très dur de citer, mais si c’est pour la mettre à terre, ça sert à rien de la citer. » D’ailleurs, à son sens, même si « citer c’est facile », ça ne donne rien parce qu’« il y a trois patentes au ministère pour le patrimonial et que citer, c’est pas ça qui donne de l’argent ».

Le maire Gagnon considère en outre que « le patrimonial était disparu de cette maison », mis à part « peut-être les poutres et les planchers », qui étaient originaux. « La maison avait été recouverte. Les fenêtres avaient été changées. Pour avoir parlé avec eux, le ministère [de la Culture] déclare le monument patrimonial si c’est resté original. » Or, à son sens, « l’ancestral avait beaucoup disparu » et il ne sert à rien, autrement dit, d’en faire toute une histoire.

Intérêt majeur

Selon le président de la Société d’histoire de Charlevoix, qui s’est beaucoup intéressé au sort de la dépouille d’Alexis le Trotteur, la maison est au contraire d’un intérêt majeur. Et il n’est pas trop tard, souligne-t-il, pour agir et préserver cette demeure unique en mobilisant la société québécoise.

La maison a été habitée, durant l’essentiel de son histoire, par des descendants de la famille d’Alexis le Trotteur et d’Alexis Tremblay, dit Picoté. Selon certains inventaires, on indique qu’elle aurait été construite vers 1750, tout en laissant entendre qu’elle pourrait être plus récente.

Non à la restauration

Le maire s’oppose à sa préservation et n’a pas l’intention de plaider l’intérêt du lieu. « C’est un projet de 250 000 $», objecte Jean-Pierre Gagnon. « Le conseil municipal ne va jamais mettre d’argent là-dedans. Avez-vous 250 000 $? Les assurances disent que c’est une perte totale. C’est sûr qu’elle a l’air belle dehors. Mais en dedans, c’est carbonisé. »

Maire de Clermont depuis 2005, Jean-Pierre Gagnon ne croit pas en l’intérêt d’un projet de préservation. « Qui est-ce que ça préoccupe, ça ? Vous en connaissez ? », a demandé au Devoir le maire de Clermont. Il dit avoir entendu parler de gens qui pourraient vouloir la préserver, mais refuse d’indiquer au Devoir le nom de ces citoyens. « Je ne vous donnerai pas les noms. Mais il me semble que si [la maison| passe l’été là, elle ne sera plus bonne. » Quelle échéance en ce cas pour une éventuelle démolition ? « De quatre à six semaines », laisse-t-il tomber.

« Si jamais la maison est détruite, affirme le maire de Clermont, un élément commémoratif sera installé » à la place. Mais une plaque commémorative suffit-elle à remplacer l’original ? « Le parcours des berges, avec des panneaux interprétatifs, les gens aiment beaucoup ça. Je suis pas sûr de ça, qu’une plaque, ça ne suffit pas. »

« Pour tout dire », conclut la Société historique de Charlevoix, « démolir sans réfléchir au préalable la Maison des vingt-et-un serait un geste odieux et inacceptable ». Selon Serge Gauthier, le président de la Société, lui-même un spécialiste reconnu de l’histoire de la région, « la ministre de la Culture doit ainsi agir sans tarder. » Contacté par Le Devoir, le ministère de la Culture n’avait pas réagi encore à ce dossier au moment où ces lignes étaient écrites.