L’oeuvre de François Pérusse, comme un refuge

La production actuelle de François Pérusse, dont les capsules qu’il crée au jour le jour pour la matinale d’Énergie, ainsi que les quelques précieuses offrandes qu’il concevait spécialement pour les abonnés confinés de sa chaîne YouTube, ne fait pas abstraction de ce qui nous afflige.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La production actuelle de François Pérusse, dont les capsules qu’il crée au jour le jour pour la matinale d’Énergie, ainsi que les quelques précieuses offrandes qu’il concevait spécialement pour les abonnés confinés de sa chaîne YouTube, ne fait pas abstraction de ce qui nous afflige.

« Comme tu dis, t’écoutes pas ça dans un spa », concède François Pérusse, auprès de qui l’on tentait ce matin-là d’obtenir matière à élaborer une petite théorie. Comment expliquer que tant de gens aient trouvé refuge dans son œuvre et son univers, afin d’apaiser l’angoisse de ce que nous affrontons collectivement depuis plus d’un mois et demi, alors que ses albums peuplés de voix souvent criardes ne constituent pas la trame sonore par excellence d’une séance de relaxation ?

Comment expliquer que même le ton acariâtre de Mona sonne désormais comme musique à nos oreilles ? Le principal intéressé en était le premier étonné, une réaction tout à fait en phase avec sa légendaire humilité. Mais un autre humoriste, lui, avait sa petite idée.

« François Pérusse nous ramène à notre enfance, à des temps pré-pandémiques », nous disait il n’y a pas longtemps Arnaud Soly, un féru de Pérusse, comme tant de gens de sa génération. « On connaît les sketches par cœur, donc il n’y a plus de surprise, ce qui est habituellement l’élément clé en comédie, mais c’est rassurant de savoir ce qui s’en vient… parce qu’avec la COVID, on ne sait pas pantoute ce qui s’en vient. »

La production actuelle de François Pérusse, dont les capsules qu’il crée au jour le jour pour la matinale d’Énergie, ainsi que les quelques précieuses offrandes qu’il concevait spécialement pour les abonnés confinés de sa chaîne YouTube, ne fait pourtant pas abstraction de ce qui nous afflige. Dans une de ses récentes livraisons, des personnages typiquement pérussiens voyagent dans le temps pour constater, après avoir été projetés 100 millions d’années dans le futur, que l’histoire du monde a redémarré du début à la suite d’une crise et que Mozart est de retour sur Terre. « Le problème, c’est que c’est tout le monde qui revient : autant Mozart que Michèle Richard et Pierre Marcotte », blague au bout du fil le comique du peuple, qui ne s’illusionne visiblement par sur la capacité d’évolution de l’humanité, mais qui se refuse tout de même au pessimisme.

C’est que, outre cette petite vanne, les saynètes sonores du presque sexagénaire tirent principalement leur force de l’empathie de leur concepteur pour cet universel besoin de reconnaissance qui anime ses semblables, de l’infatigable Jean-Charles jusqu’à l’animateur de radio communautaire Louis-Paul Fafard-Allard.

Récemment, François Pérusse se soumettait à un test de quotient intellectuel en ligne. Son score ? 103, ce qui se situe dans la moyenne. « Il y en a qui disent : “Les gens sont majoritairement épais”, mais c’est faux. Ce que je constatais en regardant la répartition mondiale des quotients, c’est que les très extrêmement épais sont très peu nombreux et les extrêmement brillants, très peu nombreux aussi. Ça m’a rassuré. Moi, j’ai confiance en l’humanité, malgré là où on est rendus, malgré Trump. Je reste avec l’impression que la majorité de bienveillance finit toujours par gagner sur la minorité de malveillance. »

« On a une toune ! »

Un cadeau de Dieu ? François Pérusse connaissait début avril un succès monstre avec Je ferme les yeux, une de ces ritournelles velcro dont il a le secret, plaquée sur une vidéo d’une homélie du télévangéliste américain Kenneth Copeland proclamant que les disciples du Christ peuvent stopper la COVID-19.

« Quand j’ai vu ça pour la première fois, comme tout le monde, je n’en revenais pas, mais en fermant le son, j’ai regardé les mouvements de bouche de Kenneth Chose et j’ai dit : “Tabarnouche, on a une toune” », raconte celui qui a l’habitude de faire dire aux commentateurs de RDS ce qu’ils n’ont pas dit, dans un segment de l’émission L’antichambre baptisé La tite chambre. « Il me restait juste à trouver un tempo pour que la musique fitte sur tout ce labial et ces gestes-là. » Il ajoute (pas du tout par vantardise, simplement par fierté de voir son travail de moine reconnu par un autre musicien) : « Louis-Jean Cormier m’a même écrit pour me demander comment j’étais parvenu à trouver un tempo égal. »

Si la politique occupe un espace plus important dans son univers qu’à ses débuts il y a trente ans, François Pérusse reste moins fasciné par les coulisses du pouvoir que par la petite musique de certains langages, de certains dialectes. Il a trouvé en Justin Trudeau — et son français à la syntaxe hallucinée — une muse inespérée.

Quand j’ai vu ça pour la première fois, comme tout le monde, je n’en revenais pas, mais en fermant le son, j’ai regardé les mouvements de bouche de Kenneth Chose et j’ai dit: “Tabarnouche, on a une toune”

 

« Ce n’est pas un jugement, han, précise-t-il. Il a peut-être vécu plus en anglais qu’en français, c’est correct. Mais ça me dépasse, son français ! Qui fait ses textes pour les conférences de presse ? Est-ce que son scripteur travaille pour Yoopa ? Ses réponses sont tellement vides de sens. Ce ne sont pas des réponses, on dirait que c’est la continuité de la question. »

Nous lui faisons remarquer en fin d’entrevue qu’il n’avait jamais créé de personnages à partir de ses parents, jusqu’à ce qu’il diffuse le mois dernier quelques capsules dans lesquelles un fils (la voix non modifiée de Pérusse) passe un coup de fil à son père et à sa mère âgés (la voix modifiée de Pérusse), déroutés par les mesures de confinement.

Puisque son père est décédé en 2003, et sa mère en 2009 (ce que nous ne savions pas), François Pérusse, lui, n’entendait que pure fiction dans ces capsules. Au bout du fil, le verbomoteur s’interrompt un instant, puis tousse un grand coup, audiblement secoué par ce qu’il convient d’appeler une émotion. « Quelque part, je me rends compte à l’instant que c’est un peu pour parler à mes parents que j’ai fait ces sketches-là. » Et c’est sans doute un peu pour dialoguer avec d’anciennes versions d’eux-mêmes que les fidèles de Pérusse l’écoutent toujours avec autant d’assiduité.

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