Faire entrer le Grand Confinement dans l’histoire

L’arc-en-ciel, symbole de ce confinement, entrera dans les réserves du Musée canadien de l’histoire, ainsi que dans celles du Musée de la civilisation.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’arc-en-ciel, symbole de ce confinement, entrera dans les réserves du Musée canadien de l’histoire, ainsi que dans celles du Musée de la civilisation.

À l’autre bout du clavier, une artisane autochtone se raconte : « Comme la plupart des gens, je vis mon confinement avec du stress. J’étais déjà une mère au foyer. En ce moment, ma boutique d’artisanat est fermée, mais je continue la création et je me trouve chanceuse… Parce que c’est peut-être mon art qui va me sauver la vie ! »

Ailleurs, c’est un enfant de 11 ans qui décrit son nouveau quotidien : « Mes parents travaillent encore, mais de la maison ! J’ai eu 11 ans durant le confinement, mais c’était une fête différente des autres, parce que j’étais en train de vivre un “événement historique ”, comme m’a écrit ma professeure par courriel. Mon père dit que je vais m’en souvenir toute ma vie, pas parce que c’était cool, mais bien parce que je vivais l’histoire. Mon amie m’a prêté un walkie-talkie pour qu’on puisse communiquer malgré les deux mètres obligatoires entre nous. Papa nous fait l’école à la maison, et on a un horaire très chargé. »

Morceaux de vie. Morceaux choisis, mais surtout fragment d’une mémoire collective du Grand Confinement qui est en train de s’écrire au quotidien et que le Musée de la civilisation de Québec cherche désormais à rassembler en posant chaque semaine depuis le 23 mars une question à qui, comme cette artiste et cet enfant, veut bien y répondre.

Comment vivez-vous votre confinement, a demandé l’institution à la mi-mars ? Qu’est-ce qui vous manque le plus ? Comment gardez-vous la forme ? Comment encouragerez-vous vos commerçants locaux dans les semaines suivantes ?

« On a senti très rapidement que l’on était en train de vivre un moment historique, résume au téléphone Stéphan La Roche, président du Musée. L’humain est entré dans un moment fort et, comme musée de société, il nous fallait une manière de collecter et de pérenniser la mémoire de cet événement qui est en train de se construire ».

Dans les maisons du Québec, et d’ailleurs, dans les rues vides, en ligne devant les commerces, cachée derrière un masque, mais aussi dans la conférence de presse de 13 h du premier ministre, dans les bureaux de ministres, dans les coulisses de l’Assemblée nationale, la petite histoire, celle qui se prépare à fabriquer la grande histoire de la pandémie de COVID-19, s’écrit depuis plusieurs semaines au quotidien. Et les institutions chargées d’en préserver la mémoire pour les générations suivantes se sont mises en marche pour archiver ce qui se dit, s’écrit, s’échange sur ce drôle de temps.

« Nous avons commencé en janvier à collecter des articles de journaux sur le sujet à travers le pays, dit Sylvain Bélanger, directeur de la préservation et des opérations numérique à Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Mais depuis la mi-mars, six personnes à temps plein travaillent sur cet archivage. La COVID-19 est le seul sujet qui nous préoccupe en ce moment. »

Un téraoctet de données

On compte 25 services de nouvelles et 439 sites non médiatiques. Et des mots-clics associés à la pandémie de coronavirus — #COVIDCanada #DistanciationSociale #Covid19Qc en font partie — qui se répandent sur le réseau social Twitter : à ce jour, les archives du Canada assurent avoir récolté plus de 8 millions de documents numériques, pour la postérité. Cela va de la page du site du gouvernement aux articles du Devoir, du Globe and Mail, du Vancouver Sun, en passant par les sites de la santé publique, des ministères de l’Éducation, des organismes faisant la promotion de l’éducation à la maison ou encore les messages du premier ministre Justin Trudeau ou de Theresa Tam, grande patronne de la Santé publique au fédéral…

L’humain est entré dans un moment fort et, comme musée de société, il nous fallait une manière de collecter et de pérenniser la mémoire de cet événement qui est en train de se construire

« Ce que l’on préserve en ce moment, c’est le portrait d’ensemble. Cela tient à ce jour dans un téraoctet de données, dit M. Bélanger. Nous ramassons très peu de choses sur ce que les artistes disent sur la COVID ou sur ce que les citoyens racontent sur ce sujet. Pour cela, nous allons attendre plus tard. »

Au Québec, Bibliothèque et Archives nationales semble suivre la même feuille de route, en se concentrant sur l’archivage des médias, des sites institutionnels et des activités du gouvernement. Principalement. « Nous nous assurons que les ministères et organismes gouvernementaux tiennent compte de la situation particulière dans laquelle nous sommes pour la conservation normale des documents produits actuellement par l’État », et qui dans les prochains mois et années vont finir dans les archives de la province, souligne Martin Lavoie, directeur du centre d’archives de BAnQ à Québec.

Paradoxalement, si le citoyen confiné est très audible dans les univers numériques depuis le début du Grand Confinement, sa voix, mais aussi ses images, ses opinions, l’expression de ses angoisses, risque une fois de plus de ne pas se rendre jusqu’aux générations futures, puisque mal captée par les organismes officiels voués à la conservation de la mémoire collective. « Nous devons faire des choix, justifie Mireille Laforce, directrice du dépôt légal et des acquisitions à BAnQ. Certaines choses sont ramassées, sur Twitter, à titre d’exemple, par la conservation des messages liés au mot-clic #çavabienaller ». Mais pour le reste, l’organisme dit compter sur des personnes faisant actuellement un travail d’assemblage de ce qui se produit dans les cercles intimes en ce moment, « pour certainement aller le chercher plus tard », assure-t-elle.

Pour Frédéric Giuliano, président de l’Association des archivistes du Québec, la pandémie en cours met aussi à l’épreuve les archivistes, qui ne sont pas habitués à archiver le présent, et encore moins la voix d’une opinion publique qui s’expose au quotidien pour construire l’instant vécu seul, mais ensemble. « C’est pourtant une couche importante de sens que nous perdons ainsi sur le mouvement social lié à la pandémie, dit-il. Par exemple, nous allons avoir une mémoire de l’arc-en-ciel, de sa naissance, de sa présence dans l’environnement, mais très peu sur son effet sur le bien-être de la population. »

Des objets à conquérir

L’arc-en-ciel : symbole de ce confinement, il se prépare d’ailleurs à entrer dans les réserves du Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, où déjà plusieurs conservateurs se questionnent sur les objets à conserver pour témoigner plus tard de l’instant présent. « La réflexion est en cours, dit Jean-Marc Blais, directeur de ce lieu de mémoire, le dessin d’enfant est actuellement le choix facile. Car pour le moment, comme nous ne pouvons pas aller sur le terrain, cela complique un peu les choses. »

Au Musée de la civilisation, le groupe chargé de documenter l’instant a aussi pensé à ces dessins multicolores qui décorent les fenêtres des résidents confinés. « Nous allons chercher à collecter des masques, des visières, des objets témoignant de l’imagination des gens pour se protéger, dit Stéphan La Roche. Des objets aussi à l’effigie d’Horacio Arruda [chef de la Santé publique et visage gouvernemental majeur dans les circonstances]. » Et peut-être aussi des machines à pain, des moules à gâteau aux bananes, des terminaux de télévision, des consoles de jeu, des écrans sous toutes leurs formes… compagnons d’un confinement qui va faire l’histoire, sans savoir encore très bien par quelle forme il va se raconter aux suivants.

 

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