Des actrices au bout du fil pour briser l’isolement

La comédienne Linda Laplante, au milieu de son attirail téléphonique et des textes qu’elle récite.
Photo: Courtoisie La comédienne Linda Laplante, au milieu de son attirail téléphonique et des textes qu’elle récite.

Le confinement en a poussé plusieurs à utiliser le téléphone pour sa fonction première : parler. Il y a un mois, Wajdi Mouawad a eu l’idée de combiner téléphone et théâtre. De convier les acteurs à prendre le combiné, justement, pour réciter des textes. C’est ainsi que le dramaturge et directeur de La Colline, à Paris, a lancé la bien nommée initiative Au creux de l’oreille. Les comédiennes Linda Laplante et Marie-Josée Bastien en ont d’emblée fait partie. Et elles présentent désormais le pendant québécois, chapeauté par l’équipe du Périscope.

La formule est simple : vous vous inscrivez ou vous inscrivez un proche. Un ami. Quelqu’un qui se sent seul dans une résidence pour personnes âgées. Un rendez-vous est pris. On appelle. Pendant quinze minutes, un acteur vous lit un extrait de roman, un poème. Vous discutez.

« C’est quand même une belle façon de voyager », lance Marie-Josée Bastien, qui, en une seule journée, a joint des gens en Angleterre, en Belgique et à Casablanca. « Une dame m’a dit : “Ouiiii, je vous écoute en buvant mon théééé sous mon palmiiiiier.” Eh boy, moi, Madame, sachez que je vais faire de la raquette dans la tempête de neige. »

De leur interlocuteur, elles savent peu de choses. « Je sais seulement si ce sera un homme ou une femme, résume Linda Laplante. Donc, au début, on placote avec eux. Comment allez-vous ? Comment se passe votre confinement ? Quel temps fait-il ? Une journée grise, ça peut jouer sur l’humeur. »

Marie-Josée Bastien est prête pour tous les scénarios. « J’ai plein de post-it sur mon mur. Des textes plus lumineux. Des textes pour femmes âgées. Des textes pour des couples. Des textes pour des adolescents. » Et pour choisir ? « Avec le débit, le rythme, les phrases de la personne, instinctivement je le sais. Oh, lui est prêt à avoir un gros morceau ! Oh, lui a l’air de vouloir entendre du Marguerite Yourcenar. Certains sont nerveux : “C’est ma sœur qui m’a inscrite…” Il m’est même arrivé que des gens me lisent des textes, eux aussi. N’est-ce pas extraordinaire ? »

 

Le choix des mots

« Jardin. Pomme. Fleuve. » C’est avec trois mots, qui évoquent chacun un élément d’un texte donné, que Linda Laplante présente les œuvres qu’elle peut jouer. À l’auditeur de décider s’il se sent plus pomme ou plus jardin. D’autres fois, elle annonce l’extrait d’emblée. « Aujourd’hui, je vais vous lire La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette. »

Elle a lu aussi de la poésie de Pierre Morency et de Gaston Miron. Des pièces de Steve Gagnon, de Véronique Côté. » Des réactions inattendues, elle en a eu. « Il y a eu des gens très, très émus. D’autres qui se sont remémoré leur passé quand je leur ai lu du Gabrielle Roy. »

Car l’exercice, porté par un groupe de comédiens bénévoles, comporte quelque chose de sensuel, estime sa collègue. « De pouvoir chuchoter des mots, c’est rare de nos jours. Zoom, à un moment donné, ça devient assourdissant ! »

Ces derniers temps d’ailleurs, des voix s’élèvent. Les GAFA — Google, Amazon, Facebook, Apple et consorts — profitent du contenu que tant d’artistes confinés publient en ligne gratuitement. Faire du théâtre de cette façon, est-ce un moyen de contourner ces géants du Web ? « Oh, je n’ai jamais réfléchi comme ça, répond Linda Laplante. C’est vraiment pour avoir une approche d’humain à humain. »

« Je ne vois pas ça par rapport aux mégaplateformes, renchérit sa complice. De toute façon, je ne sais même pas comment elles fonctionnent ! Ah ! Je crois simplement que ça me garde vivante. Ça me permet de faire autre chose que d’angoisser. »

De la poésie au volant

Linda Laplante se souvient d’avoir lu un texte à un Brésilien qui parlait peu le français. « Mais il a dit : j’aime la musique de votre langue. Après avoir raccroché, je lui ai envoyé trois poèmes enregistrés. Il m’a répondu qu’il n’arrêtait pas de les écouter dans la voiture. »

Est-il arrivé qu’elles aient… de la difficulté à raccrocher avec un interlocuteur trop bavard ? Linda Laplante rigole : « Une fois, oui. La personne parlait beaucoup. Beaucoup. C’est l’astuce aussi, de savoir quand dire : merci, c’était un bon moment passé en votre compagnie. Il y a des gens qui sont seuls, qui sont tristes. Nous sommes juste là pour mettre un baume sur leur journée. »

Marie-Josée Bastien, qui enseigne aux étudiants en première année du Conservatoire de Québec, a convié ceux-ci à participer. « C’est une façon de continuer leur apprentissage. Eux aussi sont complètement sonnés. »

Car puisque l’avenir est incertain, et la date de réouverture des salles floue, Au creux de l’oreille demeure pour l’actrice et professeure un refuge. « Une bouée de sauvetage. » « J’ai une condition médicale qui fait en sorte que je ne peux pas sortir. Je n’ai pas de système immunitaire. Ça me faisait beaucoup pleurer de ne pas pouvoir aider. Avec ça, je me sens encore utile. Je me sens encore artiste. »

À voir en vidéo

Au creux de l’oreille

Du mardi au samedi, de 16 h à 20 h. Offert jusqu’au 3 mai. Inscription à theatreperiscope.qc.ca