Arnaud Soly, formidablement formaliste

«J’adore tous les sous-genres qu’il y a sur le Web : les tutoriels, les TED Talks, les gens qui chialent dans leur char. Pour un humoriste qui essaie de traduire le monde qui l’entoure, c’est riche, ces codes-là», lance Arnaud Soly, qui revêt aussi de multiples costumes pour entrer dans la peau de personnages, dont la fée des dents.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’adore tous les sous-genres qu’il y a sur le Web : les tutoriels, les TED Talks, les gens qui chialent dans leur char. Pour un humoriste qui essaie de traduire le monde qui l’entoure, c’est riche, ces codes-là», lance Arnaud Soly, qui revêt aussi de multiples costumes pour entrer dans la peau de personnages, dont la fée des dents.

« D’où vient réellement le coronavirus ? De la Chine ? » demande Arnaud Soly sous son capuchon noir, en regardant droit dans l’objectif. « Non. Le coronavirus a été créé ici même, à Montréal », s’empresse-t-il d’ajouter sur un ton emphatique, avant de déballer une série de preuves (abracadabrantes) soutenant sa théorie : le code régional de la ville (5 + 14 = 19), le nombre de millilitres que contient une bouteille de bière de marque Corona, ainsi que l’anagramme que permettent de former les lettres du nom de la mairesse Valérie Plante (« Reptile Navale »). Conclusion alarmiste : « Partagez la vérité avant qu’ils nous censurent. »

Comme la plupart des vidéos qu’imagine l’humoriste, cette parodie d’élucubration conspirationniste appartient autant au registre du nono que du brillant, si bien qu’elle génère à la fois un rire viscéral typique d’une blague purement farfelue et une authentique satisfaction intellectuelle, indissociable de l’incomparable sens de l’observation d’Arnaud Soly. Autrement dit : Arnaud Soly fait de l’humour réellement intelligent, donc efficace, plutôt que de l’humour ostentatoirement intelligent.

Qu’il revête le bandana d’un cégépien critiquant le conformisme social de la façon la plus conformiste possible (comme au sein de son défunt faux groupe Jaune Orage), qu’il vide un champ lexical en farcissant de jeux de mots des chansons connues, ou qu’il imite le ton courroucé d’un citoyen lambda décriant « le système » derrière le volant de sa voiture, Arnaud Soly est le plus formidablement formaliste de nos humoristes, tant chacune de ses nouvelles offrandes épouse la forme parfaite lui permettant de déployer sa folie.

« C’est peut-être toutes mes années en arts visuels », pense le nouveau papa de 30 ans, qui a étudié les beaux-arts à l’Université Concordia, avant d’emprunter plus sérieusement la voie de l’humour, avec laquelle il flirtait depuis son premier match d’impro (c’était en troisième secondaire, à l’école Joseph-François-Perrault). La première de son spectacle Stand-up, qui devait avoir lieu le 7 avril, a par ailleurs dû être reportée à octobre, pour les raisons que vous imaginez.

« J’adore tous les sous-genres qu’il y a sur le Web : les tutoriels, les TED Talks, les gens qui chialent dans leur char. Pour un humoriste qui essaie de traduire le monde qui l’entoure, c’est riche, ces codes-là. Avant même que tu commences la vidéo, dès le premier plan, t’es déjà dans un univers : les conspirationnistes se placent un peu décentré pour mettre en mortaise leurs images de reptiles. Les gens dans leur char se filment légèrement en contre-plongée pour se donner plus d’autorité quand ils se penchent sur le kodak pour gueuler. Ça m’amuse de porter attention à ces détails-là. »

Mettre des choses à la mauvaise place

À cette perspicacité formelle, Arnaud Soly additionne évidemment sa fascinante répartie d’improvisateur d’expérience, qu’il met à profit depuis le début de notre confinement lors de séances d’impro en direct (retransmises sur Instagram du lundi au jeudi à 22 h), quelque part entre la tribune téléphonique et la performance artistique. Muni d’un costume de fortune, l’humoriste y interagit pendant près de soixante minutes avec des collègues et des membres du public, sans jamais sortir de son personnage du jour, qu’il s’agisse de Jean-Daniel, le chroniqueur showbiz affamé de potins, Antonio, le caricaturiste qui insulte ses sujets, ou Brian, l’infirmier aux problèmes financiers plus grands que ses dreads.

Des personnages qui semblent tous à leur place, mais aussi hors de leur habitat naturel, à l’instar de cette fée des dents qui, lorsqu’incarnée par Soly, a davantage en commun avec la serveuse usée d’un casse-croûte de bord de route qu’avec une créature féerique. « L’humour, c’est souvent juste d’être capable de placer quelque chose à côté de sa bonne place », souligne celui qui s’est fait remarquer en 2017 en reprenant des airs célèbres avec une flûte à bec placée sous son nez. « Le nez, c’est juste à deux pouces de la bouche, mais c’est assez : ça crée une déconnexion dans la tête des gens. »

Ces exercices quotidiens de fil de fer comiques rameutent parfois jusqu’à 9000 instaspectateurs, qui n’attendent bien sûr que le prochain instant où Soly cédera à un fou rire (souvent provoqué par Alexandre Champagne). « Le décrochage est toujours très satisfaisant, parce que ça nous rappelle que ce moment-là, on le vit ensemble », observe cet admirateur de Bruno Blanchet, en rappelant ces sketches de la mythique émission Le studio, durant lesquels Guy Jodoin faisait tout pour faire fendre la façade sérieuse de son partenaire.

Comme chez Mathieu Dufour, qui avec son Show-rona Virus occupe la case horaire précédant Arnaud Soly sur Instagram, la joie pure qui émane de ces marathons d’impro ne rend, en comparaison, la télé traditionnelle qu’encore plus beige. « Je pense que c’est parce que ça nous ramène vers quelque chose de moins formaté. La télé, par définition, doit vendre des spots publicitaires à des compagnies. Les compagnies veulent une émission pour leur public. Pour moi, c’est plus du marketing que de l’art quand t’es en train de monter un show pour une tranche d’âge qui pourrait potentiellement plaire à des annonceurs. »

Quelle leçon les grands diffuseurs pourraient-ils tirer de ces succès que remportent présentement plusieurs humoristes sur le Web ? « Les gens qui écoutent mes live le font parce qu’il y a un côté tout croche. On aime ça quand ça dépasse. C’est le mot préféré des influenceurs, mais je pense que, réellement, il y a plus d’authenticité dans ce qu’on présente, parce qu’il y a forcément moins de gens, moins d’intermédiaires, entre l’artiste et le public. »

Les directs d’Arnaud Soly

Du lundi au jeudi à 22 h sur le compte Instagram de l’humoriste.