Les GAFA doivent payer, croit Jean-Michel Jarre

Jean-Michel Jarre croit que l’art est plus que jamais nécessaire comme moyen de résilience en temps de crise.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Jean-Michel Jarre croit que l’art est plus que jamais nécessaire comme moyen de résilience en temps de crise.

Clic, une série. Clic une discographie complète. Clic, un concert symphonique virtuel. Clic, un film, deux films, trois films. Pendant ce temps, Google, Apple, Facebook et Amazon, alias les GAFA, de ce monde se frottent les mains, sourire carnassier aux lèvres.

« Dans ces temps de crise généralisée, ces grandes plateformes sont les seules qui s’enrichissent sur le dos du virus, déplore Jean-Michel Jarre. Elles font leur beurre avec du contenu créé par des gens qui, pour la plupart, n’ont pas de quoi manger. »

C’est pour renverser la vapeur que l’UNESCO, dont Jean-Michel Jarre est ambassadeur de bonne volonté, a lancé mercredi Résiliart. Un mouvement créé en collaboration avec la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (CISAC), dont le pionnier de la musique électronique est aussi président. « Les festivals sont annulés, les cinémas sont fermés. Il y a des techniciens et des créateurs qui ne savent pas comment nourrir leur famille. L’idée toute simple de Résiliart, c’est d’encourager chaque pays à avoir de tels débats et à porter les problématiques sur la scène publique, quoi. On va avoir besoin de l’art plus que jamais comme moyen de résilience pour pouvoir se retrouver. »

 

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Mercredi, le premier de ces débats, tenu en ligne, a entre autres été porté par Yasmina Khadra. L’auteur algérien a notamment rappelé que « la musique est le seul talent que Dieu envie aux hommes » et que « la culture, c’est un secteur qui crée l’emploi, des opportunités ». Également présente, la musicienne béninoise Angélique Kidjo, qui a lancé : « Le jour où les GAFA seront prêts à se lever le matin, aller travailler, et ne pas recevoir de chèque au bout, je pourrai dire oui au contenu gratuit. »

Il y avait quelque chose de presque… étonnant d’entendre ces artistes aborder de front la question d’un point de vue financier. « Le rapport des artistes avec l’argent a toujours été difficile — même s’ils doivent être de plus en plus conscients du business autour, remarque à ce sujet Jean-Michel Jarre. Les artistes sont vulnérables parce qu’ils doutent eux-mêmes de leur valeur. Comment un écrivain, un musicien peut-il juger combien vaut ce qu’il vient d’écrire, de composer ? »

Reste que cette valeur, elle est immense. Comme on en prend à nouveau conscience entre ces quatre murs qu’on longe. « Il y a trois milliards de gens qui sont confinés depuis des semaines. Et qu’est-ce qu’ils font, ces gens ? Ils sortent pour aller chercher de la nourriture. Sinon, ils consomment de la culture. Des films, des livres, de la musique. Notamment par écrans interposés, sur Internet. Ça fait appel à plusieurs réflexions. »

Imaginons un confinement mondial sans musique, sans cinéma, sans jeux vidéos, sans livres. Ce serait un désert et un désespoir total.

Parmi elles, la façon dont on tient la culture pour acquise. Alors qu’elle ne devrait jamais l’être. « La démocratie a besoin de la culture, rappelle le compositeur. C’est bien la raison pour laquelle les dictatures s’en méfient. »

Démarche humaine

Au début de la pandémie, l’actrice Gal Gadot a fait paraître un enregistrement dans lequel ses amis célèbres chantaient (faux) Imagine, de John Lennon. L’ire en ligne a été terrible. Imagine, quand on a une salle de bains de la taille d’une maison avec un spa dans le salon et des millions à la banque, c’est facile. Imagine, quand on vient de perdre son emploi et qu’on a des bouches à nourrir, nettement moins.

L’Imagine de Jean-Michel Jarre, de l’UNESCO et de la CISAC se veut autrement plus humain, sensible. Et concret. « Imaginons un confinement mondial sans musique, sans cinéma, sans jeux vidéo, sans livres. Ce serait un désert et un désespoir total », dit-il. Résiliart vise ainsi à proposer des discussions, des solutions pour qu’un tel monde n’existe pas — tout en faisant en sorte que les artistes soient rémunérés à leur juste valeur. Et la solution principale, selon le compositeur français, elle est simple comme bonjour. « Il faut, une fois pour toutes, que les gouvernements exigent une taxe des GAFA. La solidarité doit aussi passer par eux. Il y a une fenêtre maintenant pour changer de paradigme. »

Sur la pochette d’Oxygène, on voit la Terre. Sur la Terre est superposé un crâne. L’album culte, le troisième de Jean-Michel Jarre, est paru en 1976. Et pourtant, il se révèle d’une actualité frappante. « Sans jeu de mots personnels, aujourd’hui, plus que jamais, la culture, c’est comme l’oxygène qu’on respire. Si on veut que les créateurs continuent à donner de l’oxygène, il faut leur en donner. »

Durant le débat, le vétéran a d’ailleurs souvent répété : « We’re not asking for charity, just for fair remuneration. » « Les artistes n’ont pas besoin d’un téléthon. Ce ne sont pas des malades qu’il faut aider. »

Il faut toutefois aider la culture à recevoir les égards qu’elle mérite. Lui inventer une nouvelle économie dans le monde numérique. Cesser cette « dévalorisation progressive », comme il l’appelle. « Il y a des gens qui refusent de payer quelques pièces pour une œuvre qui représente des mois de travail, mais qui n’hésitent pas à s’acheter une paire de Nike à 100 euros qui, en plus, a coûté en prix de revient, un euro en Chine, déplore Jean-Michel Jarre. Le décalage est vraiment hallucinant. Il faut le stopper. »

Ce qu’il ne faut pas arrêter, c’est de parler du rôle que les arts jouent dans nos vies. « La priorité, c’est que les gens se soignent et se guérissent. La deuxième, c’est que les gens puissent manger à leur faim. Tout en nourrissant leur cœur et leur cerveau. Et ça, c’est le job des créateurs. C’est pour ça qu’il faut les respecter. »