Mieux vaut en rire

L'émission satirique «Infoman», de Jean-René Dufort (à gauche), a fracassé un record de fréquentation, avec un million de téléspectateurs, en pleine crise sanitaire.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'émission satirique «Infoman», de Jean-René Dufort (à gauche), a fracassé un record de fréquentation, avec un million de téléspectateurs, en pleine crise sanitaire.

Fin mars, le légendaire groupe d’humoristes Rock et belles oreilles sortait de sa réserve pour enregistrer, chacun des membres confiné devant sa webcam, un remake de sa célèbre chanson Le feu sauvage de l’amour, rebaptisée pour l’occasion Lalala maladie qu’on veut pas. François Pérusse a relancé ses deux minutes du peuple avec une traduction simultanée absurde d’un discours de Donald Trump sur la COVID-19, et l’émission de satire politique Infoman, de Jean-René Dufort, a fracassé un record de fréquentation, avec un million de téléspectateurs, en pleine crise sanitaire.

L’humoriste américaine Erma Bombeck disait que, « quand l’humour va, la civilisation va », et plusieurs considèrent quelques minutes de dilatation de rate quotidienne comme un service essentiel. En fait, même au plus fort de l’Holocauste, au milieu des camps de concentration, l’humour poursuivait son œuvre bienfaitrice. Dans son livre Rire, une anthropologie du rieur, David Le Breton raconte que l’humoriste Fritz Grunman, qui dénonçait l’antisémitisme, a continué de faire de l’humour même après avoir été déporté à Dachau, où il a été exécuté.

À ce sujet, le psychiatre Viktor Frankl, qui a lui aussi été déporté durant l’Holocauste, a écrit : « Tout cela doit aider à oublier, et ça aide. Ça aide tellement que les quelques vulgaires détenus — des non-privilégiés — qui vont malgré l’épuisement de la journée au Kabarett prennent sur eux de manquer, pour ça, la distribution de soupe. » Quand on se compare…

Cette semaine, sur CNN, le cosmonaute russe Fyodor Yurchikhin, qui a participé à cinq missions spatiales et a passé 671 jours dans l’espace, prescrivait l’humour quotidien aux confinés « pour prolonger la durée de vie et raccourcir la quarantaine ». « Il faut prendre les choses avec légèreté. Dites-vous que tout est dans la tête », disait-il.

« Je joue le rôle de la soupape, du bouchon qui se dévisse sur le Presto », dit Jean-René Dufort, qui dit n’avoir « jamais reçu autant de remerciements » pour son émission que depuis le début de la crise du coronavirus. Armé de son micro, qu’il a juché sur un bâton de hockey pour respecter les règles de distanciation sociale, et parce qu’il n’aime pas voir des narines à l’écran, Jean-René Dufort continue, jusqu’à nouvel ordre, de sortir sur le terrain pour faire des entrevues. Il rencontrait par exemple cette semaine la nageuse olympique Meaghan Benfeito, qui lui a aussi montré comme elle s’entraîne au plongeon olympique dans son salon. Les spectateurs sont d’ailleurs mis à profit et lui fournissent à profusion des vidéos des prouesses qu’ils effectuent, seuls ou en groupe, pour tromper l’ennui dans le confort de leur chaumière.

Reste qu’on ne peut pas rire de tout, ou que tout ne fait pas rire. À l’occasion du 1er avril, la vedette coréenne de la K-pop Kim Jae-joong a dû s’excuser pour avoir faussement annoncé sur son site qu’il était atteint de la COVID-19, en guise de poisson d’avril. « Je n’aime pas l’expression “rire de”, je préfère l’idée de rire tout court », dit Jean-René Dufort. Exception faite des politiciens, bien sûr, puisque son émission est d’abord et avant une « satire politique ».

En ce début de quatrième semaine de confinement, Jean-René Dufort prévoit d’ailleurs que la lune de miel vécue par les Québécois avec le premier ministre François Legault et son directeur de la santé publique, Horacio Arruda, pourrait s’étioler, étant donné que les statistiques d’éclosion de cas de COVID-19 continuent d’augmenter. Scientifique de formation, Jean-René Dufort consulte régulièrement ces courbes épidémiologiques et psychologiques. « On a ben du fun en confinement, mais on va en avoir moins quand les cas vont augmenter », prédit-il.

Le festival Juste pour rire ayant annoncé que son édition était reportée en septembre, les ménages vont devoir compter sur leurs stocks personnels de blagues pour tenir le coup cet été. Et sur ceux qui sont encore capables d’en rire.