Les chaînes du livre se défont

Au total, le domaine de la distribution du livre compte quelque 800 emplois.
Marie-France Coallier Le Devoir Au total, le domaine de la distribution du livre compte quelque 800 emplois.

Ces temps-ci, Gaspard affiche une triste mine. Cet outil de référencement géré par la BTLF recense depuis longtemps les ventes d’ouvrages francophones dans les librairies indépendantes au Canada. La semaine dernière, Gaspard dénombrait une chute des ventes de « 67,8 % par rapport à la même semaine l’an dernier. La semaine d’avant, c’était 26,7 % de recul », dit Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec, qui représente 134 membres.

Pour ces entreprises, « le bénéfice net au bout d’une année ressemble à 1 %, rappelle Katherine Fafard. Ce n’est pas une industrie d’énormes profits. Une crise comme celle-là pourrait vraiment être catastrophique pour la chaîne du livre. »

Maillon primordial de cette chaîne : les distributeurs. Qui ressentent également gravement les secousses. « Les répercussions sont tragiques, note Benoit Prieur, directeur de L’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF). Toutes les activités ont cessé. Les entreprises ont fermé, il y a eu des mises à pied massives, les entrepôts sont pratiquement vides. Ça touche des gens qui, souvent, sont des petits salariés, précarisés. C’est surtout un drame humain. »

Au total, le domaine de la distribution du livre compte quelque 800 emplois, souligne Benoit Prieur. Et ce sont « 90 % d’entre eux ou peut-être plus » qui ont été perdus.

Les mesures fédérales de subventions à l’emploi, quand on a des magasins fermés, ce n’est pas une solution

Ceux qui travaillent encore ? « Ce sont ceux qui continuent à offrir des services minimaux autorisés par le gouvernement, poursuit-il. Et qui servent à répondre aux besoins des librairies qui font du commerce en ligne. »

Et pour répondre aux besoins de tout le domaine du livre, qu’espère M. Prieur ? Une aide spécifique au domaine, justement. « Un programme d’aide désigné pour le secteur du livre. »

Katherine Fafard abonde dans le même sens. Les prêts proposés par le gouvernement ne sont pas la solution. « L’idée d’emprunter, même avec un tarif préférentiel, pour couvrir les frais fixes de loyer, des assurances, des télécommunications et j’en passe, c’est juste reporter le problème à plus tard. Et dans le cas des libraires, le plus tard va carrément les étrangler. »

Elle espère plutôt une subvention directe qui leur serait consacrée. « Vous me direz peut-être pourquoi les libraires plutôt que tout autre commerce qui voit son chiffre d’affaires dégringoler ? Je crois — et je ne le dis pas avec prétention — que le livre appelle un traitement différent. Le livre est un objet qui a réponse à tout. Il aide à l’apprentissage des langues, à comprendre un problème mathématique. Il aide à l’identité. À la culture. »

Mises à pied

Qu’en est-il de l’aide gouvernementale proposée depuis le début de la crise : est-elle insuffisante ? « Elle est inexistante, tranche Blaise Renaud, président du groupe Renaud-Bray. Les mesures fédérales de subventions à l’emploi, quand on a des magasins fermés, ce n’est pas une solution. Ça ne donne strictement rien. »

Et pour les aides provinciales ? Certes, « des actions ont été prises par la SODEQ, dont le versement anticipé de certaines aides qui étaient dues. Mais pour Renaud-Bray, ça représente à peu près 50 000 $. Vous comprendrez que ce n’est pas de nature à changer le cours des choses. »

Il affirme avoir travaillé de concert avec l’ALQ pour tenter de trouver une solution auprès du gouvernement, puisque chez Renaud-Bray, ce sont 1300 employés qui ont été mis à pied sur 1500. « Et nous avons communiqué avec une partie de nos fournisseurs pour leur dire qu’on revoyait certaines de nos conditions commerciales », précise le président.

L’inventaire de livres invendus de Renaud-Bray atteint les 30 millions de dollars — alors que ses magasins sont fermés. Que compte-t-il en faire ? « Nos plateformes Internet sont toujours opérationnelles. On continue à réaliser des ventes en ligne. »

À combien se chiffrent-elles ? Le chiffre n’est pas disponible. « Toutes nos ressources vont essayer de traiter toutes les commandes que nos clients fidèles nous ont envoyées sur le net. Mais l’approvisionnement des produits que les consommateurs souhaitent acheter est compliqué, affirme Blaise Renaud. Ça vient faner le chiffre d’affaires qu’on pourrait réaliser. Conjugué au fait qu’entre les différents programmes fédéraux et une certaine crainte dans la population, il est de plus en plus difficile de retenir les gens à l’emploi. »

Et puis, la vente de livres en ligne, « ça ne compense pas les pertes que l’on vit sur le marché », rappelle Benoit Prieur.

Néanmoins, le site Leslibraires.ca demeure un outil primordial pour soutenir toute la chaîne du livre, rappelle Katherine Fafard. « On le répète souvent, mais il s’agit de la meilleure façon de soutenir la librairie de quartier qu’on souhaiterait voir encore là quand la crise sera un souvenir lointain. »