«La mère morte»: quand l’alzheimer submergeait Benoîte Groult

«L’écriture de ce livre a été douloureuse, confie l’autrice Blandine de Caunes. Mais, elle a été nécessaire. Il m’apparaissait essentiel de croiser ces histoires. Et ça m’a fait beaucoup de bien.»
Photo: Astrid di Crollalanza «L’écriture de ce livre a été douloureuse, confie l’autrice Blandine de Caunes. Mais, elle a été nécessaire. Il m’apparaissait essentiel de croiser ces histoires. Et ça m’a fait beaucoup de bien.»

Au bout du fil, Blandine de Caunes cite Victor Hugo. Ils sont comme ça, dans la famille Groult-De Caunes, toujours prêts à dégainer un vers célèbre ou une citation romanesque pour illustrer leur sentiment du moment. « Le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre », écrivait donc Hugo dans Les châtiments. Une phrase décrivant malheureusement trop bien l’état de Benoîte Groult en fin de vie, égarée dans les abîmes de la maladie d'Alzheimer et vivant le cauchemar qu’elle redoutait le plus. Elle, une militante pour le droit de mourir dans la dignité, qui avait consacré à ce sujet l’un de ses livres les plus marquants, La touche étoile.

« Maman était devenue une morte sans cadavre », écrit Blandine de Caunes dans La mère morte, livre-témoignage parfois trempé dans le vitriol, qui dénonce une société dopée aux progrès de la médecine et survalorisant la longévité au détriment de la qualité de vie. Or, soulagement : on y apprend que la grande Benoîte Groult a eu droit à l’aide médicale à mourir qu’elle avait souhaitée du temps de sa lucidité. Toujours interdite en France, et de toute façon difficile à solliciter dans les cas de démence, l’injection fatale lui a été faite en catimini par un médecin discret, ami de la famille et admirateur des écrits de la dame. C’était en juin 2016. Il y a quatre ans.

« Les présidents français promettent toujours l’aide médicale à mourir en campagne électorale, mais n’agissent pas une fois élus, rage Blandine de Caunes. La politique française est incroyablement frileuse sur les questions morales de ce genre — pensons à la saga du mariage pour tous. J’ose espérer que mon livre et d’autres du même genre, grâce aux nuances que permet un long témoignage, pourront alimenter le débat. »

Mme de Caunes évoque aussi les limites du dévouement des proches. « Ma mère a toujours prôné les vertus d’un certain égoïsme et dénoncé le dévouement excessif à l’autre, précise-t-elle en entrevue. Je suis d’accord avec elle ; il ne faut pas aller jusqu’à l’oblation. Je trouve inacceptable de sacrifier deux vies au lieu d’une. »

Avancer vers l’obscurité

À la fin de sa vie, Benoîte Groult tremblait à chaque tombée de la nuit, craignant la noirceur plus que tout. « Comme une métaphore de sa peur du déclin ou de son angoisse de mourir », pense sa fille, qui a vécu douloureusement les dernières années et aurait préféré voir sa mère « embrasser l’obscurité et mourir épanouie ». Est-ce pire quand l’alzheimer terrasse une intellectuelle, qui a chéri les mots et le langage davantage que la moyenne des gens ? demande-t-elle. « La réponse est évidemment non. Mais disons que la chute était vertigineuse. Sa descente était terrifiante. C’était vraiment comme observer une bibliothèque qui brûle, comme le dit le proverbe. »

Elle n’a pas pu constater le renouveau actuel du féminisme, pas pu observer le mouvement #MoiAussi et y mettre son grain de sel. « Je pense qu’elle aurait été ravie de ce mouvement, assure Blandine de Caunes. Mais elle aurait également été critique de la violence du vocabulaire choisi, notamment en France avec le mot-clic #Balancetonporc. Elle aurait aussi été décontenancée par une certaine frange virulente du mouvement, où s’expriment une certaine haine des hommes et un déni de la notion de présomption d’innocence. »

Peut-être aurait-elle observé d’assez près les ramifications du mouvement au Québec, nation avec laquelle elle entretenait des liens chaleureux et où elle avait des amis proches — Blandine de Caunes raconte notamment dans La mère morte la fidélité de Denise Bombardier ou de Michelle Rossignol. « Maman admirait les positions des féministes québécoises et elle aimait les hommes québécois, qu’elle trouvait très en avance sur les Français. »

De Benoîte à Violette

2016 est aussi la triste année où Violette, la fille de Blandine de Caunes, a péri dans un violent accident de la route. Croisant les réflexions sur le déclin de la mère et la perte de la fille, La mère morte est ainsi le récit d’un double deuil et la double narration du rapport mère-fille, croisant les générations dans le chagrin, puis la survie. « L’écriture de ce livre a été douloureuse, confie l’autrice. Mais, elle a été nécessaire. Il m’apparaissait essentiel de croiser ces histoires. Et ça m’a fait beaucoup de bien. »

On en retiendra aussi le récit de relations mère-fille particulièrement franches et transparentes. Chez les Groult-De Caunes, on se dit tout, sans filtre et sans fard. « J’ai toujours trouvé que c’était une chance folle d’avoir une mère qui dit toujours la vérité, conclut Blandine de Caunes. Alors j’ai essayé de faire de même avec ma fille. Et aujourd’hui avec ma petite-fille. » Ainsi qu’avec les lecteurs, ajouterons-nous.

La mère morte

Blandine de Caunes, Stock, Paris, 2020, 297 pages