Une personne asymptomatique a contaminé une troupe de théâtre amateur

«Ce que les gens doivent savoir, c’est que ça prend pas grand-chose pour contaminer. Le temps d’un souper, c’est fait. Puis la toile s’étend très vite», affirme Marie, cloîtrée depuis 11 jours.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Ce que les gens doivent savoir, c’est que ça prend pas grand-chose pour contaminer. Le temps d’un souper, c’est fait. Puis la toile s’étend très vite», affirme Marie, cloîtrée depuis 11 jours.

Début mars. Plus de vingt personnes se retrouvent dans un local de répétition, chauffées à bloc à trois semaines d’une première. Or, la comédie a viré au drame, quand un personnage imprévu est venu voler la vedette. En quelques heures, une personne asymptomatique a contaminé une troupe entière de théâtre amateur et, par ricochet, leurs conjoints, plusieurs enfants et amis, révélant la contagiosité exponentielle du virus qui fait aujourd’hui trembler la planète. « J’ai été en contact avec une trentaine de personnes avant de me sentir malade. Cinq jours après la première répétition, les 21 membres de la troupe avaient des symptômes, sauf 4. Quand les résultats des tests sont revenus, ils étaient tous positifs », raconte René, aujourd’hui mal en point, à bout de souffle.

Qui a introduit l’intrus microscopique dans le groupe ? On ne le saura jamais avec certitude. Début mars, trois personnes arrivaient de France, une de New York et d’autres du Sud, pour participer à cette pièce intitulée À la Jamaïque. On devait bien se bidonner. Mais qu’importe. Ce qu’on sait maintenant, c’est que le virus est plus contagieux que le rire, plus contagieux que la nonchalance affichée par ceux qui pensent encore être à l’abri.

Un feu de paille

Il n’aura fallu que quelques heures de répétitions dans un local de 400 pieds carrés pour que le virus fasse son oeuvre. Le mardi 10 mars, toute la troupe est réunie trois heures, et quatre heures le jeudi 12 mars.

À ce moment, le Québec, qui ne compte officiellement que sept cas de COVID-19, vit encore sur une autre planète. Le virus qui a frappé l’Asie a déjà amorcé son sprint en Europe. Les écoles sont encore ouvertes. Travailleurs et voyageurs vont et viennent, bus et métros sont remplis. Restaurants, bars, gymnases : tout roule comme d’ordinaire. C’était il y a un siècle.

« Au début, on n’a même pas pensé à la COVID-19, tellement c’était impensable qu’on ait le virus. En répétition, on a eu de rares contacts. On s’est même dit "salut" avec les coudes en riant », affirme René. Tous étaient asymptomatiques. Deux jours plus tard, quand certains ont commencé à se sentir mal, les bien portants se sont réunis pour décider s’il fallait annuler la pièce. Samedi 14 mars, cinq membres d’une troupe de danse se joignent à cette soirée. Ils seront tous contaminés.

Ce samedi-là, René, un quinquagénaire sportif en pleine forme, fait un détour au gymnase pour s’entraîner. Une demi-heure plus tard, Québec décrète la fermeture des gymnases et de certains commerces. Il y a peut-être contaminé d’autres personnes. Il ne le saura jamais. « Une chance que la veille, le centre où je donnais des cours de danse avait décidé de fermer. J’aurais pu contaminer 80 personnes qui assistent d’ordinaire à ce cours », se désole-t-il. C’est seulement le lundi 16 mars qu’il ressentira ses premiers symptômes.

Ce mardi, René, après neuf jours de sale grippe, se jugeait chanceux d’avoir une forme « modérée » de la maladie.

Jeudi matin, la donne avait changé. « Hier soir, j’ai eu très peur. Quand je me suis couché, j’ai manqué d’air. J’ai paniqué et failli appeler le 911. Puis, je me suis rassis et j’ai dû passer une partie de la nuit ainsi. L’oxygène n’est pas là, je manque d’air », a-t-il raconté, visiblement inquiet.

 

Personne dans cette chaîne de contagion fulgurante n’a été hospitalisé jusqu’à maintenant, mais certains passent encore un sale quart d’heure. Ce que l’historique de leurs contacts a pu révéler, c’est qu’une seule personne de la troupe se souvient d’avoir ressenti des courbatures à leur première rencontre. « Quand on dit qu’il faut tousser et présenter de la fièvre pour infecter, c’est faux. Plusieurs étaient déjà infectés sans le savoir », plaide René.

Marie, aussi membre de cette troupe amateur, n’a ressenti un puissant mal de tête qu’une semaine après ses collègues, entraînant son conjoint et ses deux enfants dans le huis clos forcé de la COVID-19. Jusqu’ici, ils n’ont pas de symptômes. Elle s’était déjà placée en isolement dès qu’un premier test positif avait été rapporté dans la troupe.

« Mon fils m’en veut terriblement. Chacun vit ça différemment. On a tous peur d’en avoir contaminé d’autres. On attend, espérant que ça ne dégénère pas. On essaie de s’aider les uns et les autres. On se réconforte ». À ce jour, seuls deux jeunes de 18 ans et une femme de 60 ans présents aux répétitions n’affichent toujours aucun symptôme. « Sont-ils eux aussi porteurs, mais asymptomatiques? » dit-elle. On ne le saura jamais. La DSP ne dépiste pas les gens sans symptômes.

Charlotte, elle, a contaminé ses deux enfants, mais pas son mari. Du moins, pas encore. « Au début, on s’est dit qu’on allait vivre ça ensemble. Mais avec du recul, on regrette tous d’avoir contaminé nos familles. Car on ne sait même pas si le fait d’être atteint nous immunise pour l’avenir. » Selon elle, presque tous les membres de la troupe ont contaminé leur conjoint.

« Ce que les gens doivent savoir, c’est que ça prend pas grand-chose pour contaminer. Le temps d’un souper, c’est fait. Puis la toile s’étend très vite », affirme Marie, cloîtrée depuis 11 jours. « Au début, on ne ressent pas grand-chose. C’est la perte d’odorat et de goût qui nous a tous frappés d’abord. On a tout de suite compris, c’était si inhabituel. »

« En fait, dit-elle, je ne me sentirai guérie que lorsque toutes les personnes de la troupe et leurs familles seront vraiment guéries. »


Une version précédente du titre de ce texte mentionnait qu'un comédien avait contaminé la troupe. La personne ayant introduit le virus dans le groupe est en fait inconnue.

3 commentaires
  • Achille Desmarais - Abonné 27 mars 2020 11 h 34

    Achille Desmarais

    Mme Paré,
    Votre article tombe à point car vous présentez bien l'extrême facilité avec laquelle le virus se transmet dans un groupe. C'est un avertissement que nous devons tou-te-s prendre avec beaucoup de sérieux. Merci

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 mars 2020 13 h 01

    Merci de ce témoignage...

    Cependant...déjà le 12 mars ...le virus était arrivé au Québec . La Chine étant déjà touchée depuis décembre 2019.
    Nous aurions dû être plus vigilants...
    Fin février, début mars, l'OMS avait déjà sonné l'alarme ...et le 11 mars, elle déclarait ...le virus pandémique.
    Négligence de la part de Tous! ...où étions Nous? Dans le confort et l'indifférence...de l'ignorance volontaire !?
    Aujourd'hui Nous en payons le prix...Aurons-Nous retenu la leçon...c'est à suivre.

  • Marie Nobert - Abonnée 28 mars 2020 03 h 08

    Calmos! tout le monde...

    Mais, ce ne sont que des «z'amateurs». (!) Misère! En «italique(s): ««Une version précédente du titre de ce texte mentionnait qu'un comédien (comédienne!!!???) avait contaminé la troupe. «La personne ayant introduit le virus dans le groupe est en fait inconnue.» (sic)» Nous y sommes. «Génération spontannée» tous genres confondus!? ?! (!) Restez à la maison, «fermez vos portes; surtout vos «y...!» Un couteau sans manche auquel il manque la lame. Ti-peup. Schadenfreude.

    JHS Baril

    Ps. Pour moi: «[...] 400 pieds carrés ...». ça ne me dit rien, que dalle!