Le Cirque du Soleil sur la corde raide

Fleuron emblématique du Québec culturel, le Cirque du Soleil se trouve aujourd’hui sur la corde raide. L’annulation de tous ses spectacles, une dette imposante et un manque de liquidités forcent l’entreprise à envisager différentes options, y compris celle d’avoir à se protéger de ses créanciers.

« Aucune décision n’a été prise pour le moment, a indiqué par écrit au Devoir la directrice des relations publiques du Cirque, Caroline Couillard. Le Groupe Cirque du Soleil collabore avec l’ensemble de ses partenaires, ainsi qu’avec les gouvernements fédéral et provinciaux, afin de déterminer comment soutenir la compagnie de la meilleure façon possible et se préparer à un retour aux activités dès que la pandémie sera maîtrisée. »

Jeudi, l’agence de presse Reuters citait différentes sources qui indiquaient que le Cirque du Soleil étudie différentes options pour restructurer une dette d’au moins 900 millions et pour faire face au manque de liquidités engendré par la suspension des représentations. Selon Reuters, il n’est pas exclu que l’entreprise se place sous la protection de la loi sur la faillite.

Sans commenter directement cette allégation, Caroline Couillard rappelle de son côté que, « lorsque cette crise a commencé, le portefeuille de spectacles actifs du groupe comptait 44 productions. Dès que nous pourrons reprendre nos spectacles, nous redeviendrons la compagnie rentable que nous étions. »

La compagnie ne cache pas avoir besoin de liquidités. Elle a inscrit mercredi au Registre des lobbyistes du Québec un mandat pour obtenir « une aide financière [subvention, prêt ou injection de capital] qui permettrait au Groupe de payer des dépenses de fonctionnement, y compris des fournisseurs et des créanciers, à la suite de la suspension des activités commerciales à l’échelle mondiale. » On soutient que l’argent permettrait aussi « d’assurer la pérennité » de l’entreprise et la « reprise des activités lors de la levée des interdictions de rassemblement ».

Le cabinet du ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, ne « veut pas faire de commentaires pour l’instant » sur les démarches entreprises par le Cirque.

La semaine dernière, le Cirque a procédé à la mise à pied temporaire de 95 % de son personnel — soit 4679 employés. Le président Daniel Lamarre parlait alors du « jour le plus éprouvant de l’histoire » de la compagnie. Au siège social de Montréal, il reste environ 200 employés pour assurer le suivi des activités.

Le plongeon du Cirque survient à peine un mois après le rachat, par la Caisse de dépôt et placement du Québec, de la participation que détenait toujours le fondateur Guy Laliberté (10 % de l’entreprise). Ce dernier n’a pas voulu réagir jeudi. Même chose à la Caisse — qui détient maintenant 20 % de l’actionnariat : on « ne commente pas les rumeurs de marché », a-t-on indiqué.

La CDPQ avait déjà acquis une participation de 10 % dans la société de divertissement en 2015. Le fonds d’investissement américain TPG Capital détient 60 % de la compagnie et la firme chinoise Fosun Capital Group, 20 %.

Vivre à crédit

Vice-doyen de la recherche à la Faculté des arts de l’Université Concordia — et expert de l’univers circassien —, Louis Patrick Leroux se disait jeudi « désolé », mais « pas étonné », de voir le Cirque ébranlé à ce point.

D’une part parce que la crise actuelle touche aux fondements des activités du Cirque du Soleil, relève-t-il. « Le Cirque repose sur le vivant, sur le fait de se déplacer pour être en personne dans des rassemblements de 1000 à 2000 spectateurs », dit-il en soulignant que le Cirque du Soleil a aussi développé le créneau des spectacles en bateau de croisière.

Or, dans les deux cas, il faudra probablement quelques mois avant que la crainte de se retrouver dans ce genre d’événements ne s’estompe, souligne M. Leroux.

Cela dit, il y a aussi le fait que le Cirque « vivait à crédit », ajoute le professeur. « Le succès d’un spectacle permettait au suivant d’exister, illustre-t-il. Ça a créé cette situation intenable. »

Les agences de notation Standard & Poor’s ou Moody’s l’avaient signalé dans les dernières années : l’endettement du Cirque du Soleil était « très élevé ». À la fin de 2018, Moody’s avait d’ailleurs abaissé d’un cran la cote de crédit de l’entreprise « en raison de difficultés continues dans la performance d’exploitation ».

L’endettement vient aussi d’acquisitions coûteuses faites depuis 2015, notamment des firmes de production The Works Entertainment ou VStar. Il y a un mois, Daniel Lamarre disait à La Presse canadienne que le Cirque entrait dans « un mode d’optimisation de nos spectacles. Cette année et dans les prochaines années, nous allons avoir besoin de moins d’investissements, et cela nous permettra de miser davantage sur l’augmentation de nos revenus ».

« Mais peu importe, je trouve cela très triste, dit Louis Patrick Leroux. L’impact du Cirque du Soleil, pour Montréal et pour le monde du cirque, est extrêmement important. J’espère qu’on trouvera le moyen de maintenir l’essentiel [des activités de l’entreprise et] du savoir des employés », dit-il.