Le temps est suspendu dans les maisons d’édition

Tous ceux et celles qui attendaient le roman de leur auteur préféré depuis près d’un an devront prendre leur mal en patience. Après le cinéma, le livre est à son tour touché et, un à un, les éditeurs annoncent des reports de sortie. Déjà en hausse, la commande en ligne sera visiblement adoptée par les lecteurs confinés.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tous ceux et celles qui attendaient le roman de leur auteur préféré depuis près d’un an devront prendre leur mal en patience. Après le cinéma, le livre est à son tour touché et, un à un, les éditeurs annoncent des reports de sortie. Déjà en hausse, la commande en ligne sera visiblement adoptée par les lecteurs confinés.

En ces temps incertains, la majorité des maisons d’édition québécoises choisissent de reporter la sortie de leurs titres. Pourquoi ne pas sortir les nouveaux livres en deux temps, en numérique maintenant, et sur papier plus tard ? demandent certains. C’est mal connaître la dynamique de la chaîne du livre, dont tous les maillons sont malmenés par les mesures mises en place pour contrer le coronavirus. L’auteur Tristan Malavoy, qui est également directeur littéraire de la collection « Quai no 5 » chez XYZ, ne voit pas d’autres solutions que le report.

« Le momentum compte énormément. Et créer un momentum dans les conditions actuelles, c’est à peu près impensable. » Avec l’annulation des salons du livre, et l’ample couverture médiatique consacrée au coronavirus, les nouvelles œuvres risquent de se perdre. Certaines sont néanmoins sorties en pleine pandémie. « Je leur souhaite bien entendu de trouver leurs lecteurs. Mais ce ne sera pas une trajectoire facile », prédit l’auteur.

Lui-même a un roman tout frais imprimé qui devra attendre. Son livre, qui devait être en librairie le 31 mars, ne sortira pas. La semaine dernière, son éditeur, Boréal, a pris la décision de reporter le lancement de son deuxième roman, L’œil de Jupiter, à l’automne. Pendant les 24  heures suivant cette annonce, « j’ai sacré », avoue l’écrivain, avec aujourd’hui un sourire dans la voix. Normal, quand on sait tout le temps, le travail et le sacrifice que suppose l’écriture d’un livre.

Quatre ans de travail pour celui-ci. « C’est comme se faire couper les ailes. J’avais tellement hâte que les gens le tiennent dans leurs mains, confie Tristan Malavoy. J’ai l’impression d’avoir un bébé qui vient de naître et que je ne peux montrer à personne. Mais je relativise les choses. Je ne suis pas malade. » Ses proches non plus.

Le report des sorties semble désormais le ressort prisé. Les Éditions Cardinal, L’Interligne, Fides… ont toutes annoncé avoir reporté leurs sorties du printemps. « Ce qui est beau avec la littérature, c’est qu’elle est intemporelle, rassure Tristan Malavoy. À moins que l’on parle d’un essai très en lien avec l’actualité, un roman n’a aucune raison d’être moins pertinent six mois après la date de lancement prévue. »

Autre pensée : « Je suis bien placé pour connaître la hâte qu’a un écrivain de voir son livre exister. Mais je suis bien placé aussi pour savoir que c’est un mauvais service à rendre à un écrivain que de faire circuler son livre n’importe comment. »

Toute la chaîne bouleversée

« La majorité des maisons que nous avons sondées ont mis leur production sur pause », confirme Richard Prieur, directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Le gros des productions est reporté à l’automne. Ce qui risque à son tour de reporter les sorties prévues à l’automne. C’est un effet domino assez compréhensible. »

Compréhensible, mais difficile à gérer — et à digérer — pour beaucoup. « Pour remédier aux ventes en panne sèche en matière de nouveautés, les éditeurs redoublent d’ardeur pour la promotion du livre numérique, souligne Richard Prieur. Des campagnes sont en préparation. »

La fermeture de tous les commerces et services non essentiels décrétée lundi par le gouvernement Legault portera un dur coup à l’édition. Néanmoins, « même si les éditeurs voulaient commercialiser leurs nouveautés, ça leur prend des vitrines. Et les vitrines sont plus ou moins disponibles. Les librairies ne sont plus en mesure de vendre. Plusieurs distributeurs ne livrent plus. Les bibliothèques publiques sont fermées. Les équipes d’acquisition sont plutôt au neutre. Il faudrait complètement bouleverser la chaîne. »

Un peu de lumière ? « On travaille depuis plus d’une semaine avec nos représentants à Ottawa et à Québec, avec la SODEC, avec le Fonds du livre… Et ils sont sensibles à cette escalade. C’est sûr qu’il y aura des pertes, des difficultés en aval, mais ils comprennent la situation et mettent en place des remèdes rapidement. Comme les maisons d’édition demeurent des entreprises, elles ont accès à des fonds particuliers d’aide. »

Le directeur général rappelle que l’ANEL a mis en place avec les bibliothèques publiques le prêt numérique il y a plusieurs années. « Mes connaissances scientifiques me permettent d’affirmer qu’il n’y aura pas de transmission de virus numériquement ! » Il recommande aux lecteurs de s’approvisionner sur le Web. Et de le faire de façon locale. « Comme le premier ministre le disait la semaine dernière : achetez québécois ! »

Même son de cloche du côté de Caroline Fortin, vice-présidente du Groupe QA et directrice générale des Éditions Québec Amérique. « C’est un message à envoyer qui est important : pensons québécois, pensons à nos écrivains. »

C’est également en pensant à ses écrivains, avant même que le Québec ne soit mis en pause pour trois semaines, que Québec Amérique mettait en attente ses nouveautés, comme Les demoiselles de Havre-Aubert, de Jean Lemieux, ou Pauline Marois : au-delà du pouvoir, d’Élyse-Andrée Héroux. « Nous considérons que les œuvres et les auteurs méritent une meilleure visibilité que celle que le marché peut offrir présentement », a précisé la maison.

Les lecteurs toujours là

Du côté de Flammarion Québec, plusieurs titres sont également en suspens. La semaine dernière, alors que les choses semblaient encore sensiblement « normales », la maison a lancé le nouveau polar de la populaire Louise Penny. Et le départ s’est fait en force, remarque la directrice générale, Louise Loiselle. Douze mille exemplaires avaient été mis en librairie. « Mais tout a été freiné par les nouvelles règles… »

Déjà en hausse, la commande en ligne sera visiblement adoptée par les lecteurs confinés. « On voit que cette solution est chérie, se réjouit Louise Loiselle. Les lecteurs ont vraiment adopté un mode qui pour eux était peut-être nouveau — cela veut dire que les gens ont envie de lire ! »

L’annulation des salons de Québec, de Trois-Rivières et de la Côte-Nord, Antoine Tanguay les ressent particulièrement. Habituellement, ses ventes y sont excellentes. « Ce sont plusieurs dizaines de milliers de dollars de manque à gagner », estime le président fondateur de cette « petite boîte tissée serrée » qu’est Alto.

Pour l’instant, Antoine Tanguay a reporté la sortie de deux livres. Le complexe de Salomon, d’Hélène Vachon, en juin, et Cette petite lueur, de Lori Lansens, à la fin d’avril. La vie de deux livres lancés récemment a quant à elle été chamboulée. « Freinée dans son élan », comme dit Antoine. Pas même le bruit d’un fleuve, d’Hélène Dorion, et Un beau désastre, de Christine Eddie. « Ils étaient très bien partis, mais avec le décret… »

L’éditeur ne perd néanmoins pas espoir. « La situation qu’on vit est, oui, exceptionnelle, c’est un euphémisme, mais je trouve qu’on est assez choyé en tant qu’entreprise privée pour pouvoir survivre et compter sur un système de santé assez solide. » Pour montrer sa gratitude, il a choisi de remettre 2 $ par livre vendu en mars à l’Organisation mondiale de la santé. Même si certains « ont chialé » quand il leur a envoyé son infolettre, disant que « l’OMS c’est trop gros, blablabla ». À ce jour, il a remis 3400 $ à l’organisation, et il prévoit que cette somme s’élèvera à 7000 $ d’ici la fin de ce mois marqué par le début du confinement.

« Peut-être que 10 %, 15 %, 20 % de mon chiffre d’affaires sera perdu cette année. Mais j’ai promis que tous les emplois seront conservés et payés à 100 %. Si j’enlève un morceau de mon équipe, je vais foutre un coup, excusez le terme, blesser cette maison dans ce qu’elle est. Dans ses employées. »

Dont fait partie la programmatrice et écrivaine Christiane Vadnais, qui, elle aussi, tente de voir un peu de lueur dans le marasme. On ne publie pas, pour l’instant. Mais on lit. On lit beaucoup. « Leslibraires.ca, les sites de libraires indépendants, les bibliothèques en ligne… On a de quoi passer à travers notre ennui ! »