Les cigales et le coronavirus

Luzio Altobelli professeur  d’accordéon dans la cour  de ses amis en compagnie de Mélisande  Demers, Lyne Duhaime et Félix Jolicœur, qui  regardent lire  leur fille Clara.
Marie-France Coallier Le Devoir Luzio Altobelli professeur d’accordéon dans la cour de ses amis en compagnie de Mélisande Demers, Lyne Duhaime et Félix Jolicœur, qui regardent lire leur fille Clara.

Des contrats à la semaine, souvent verbaux, des cours, des spectacles, des répétitions, des enregistrements en studio annulés : la crise de la COVID-19 met en lumière l’extrême précarité de tout un secteur des travailleurs culturels. Ces travailleurs, comme bien d’autres d’ailleurs, attendent toujours de connaître les mesures de soutien promises par le gouvernement Legault.

Ni malades du coronavirus ni en quarantaine, donc non admissibles aux compensations annoncées à ce jour par le gouvernement de François Legault, de nombreux artistes ne peuvent compter que sur leurs économies, s’ils en ont, pour subsister.

Accordéoniste, arrangeur et professeur, père de deux enfants, Luzio Altobelli a réalisé à quel point il vivait précairement quand toutes ses activités en dehors des cours individuels ont été annulées à cause des mesures prises par le gouvernement Legault.

« Et une perte en engendre une autre », dit-il. Si un artiste perd des contrats, il aura moins d’argent pour embaucher des musiciens par exemple.

Or, comme beaucoup d’autres musiciens, Luzio Altobelli comptait principalement sur des contrats verbaux. « Moi, j’ai très peu de contrats écrits, et la moyenne des musiciens n’en a pas, si on exclut des musiciens comme ceux qui travaillent pour l’OSM, par exemple », dit-il.

Dans ce contexte, ils espèrent peu des mesures gouvernementales à venir.

« Ça me saute au visage à quel point ça n’est pas intégré dans notre éducation de se faire un fonds financier en cas de besoin. La crise nous fait réaliser à quel point on est mal préparés. Dans les écoles par exemple, il devrait y avoir des cours pour apprendre aux musiciens à fonder leur propre entreprise », dit-il.

Adopter un musicien

Pour lui, ce sont des initiatives locales, dans la mesure où elles sont possibles, qui font la différence. Il cite en exemple ces deux professeurs de cégep qui ont décidé de l’embaucher, avec son collègue le clarinettiste Guillaume Bourque, pour divertir les passants sur la rue Masson, dès que la température le permettra.

« L’idée, c’était de leur payer un spectacle qu’ils pourront faire plus tard, dit Félix Jolicœur, professeur de philosophie au cégep, qui a eu cette idée avec sa conjointe Line Duhaime, qui travaille également dans un cégep.

« On s’était dit que ça pourrait être une façon de sensibiliser les gens aux problèmes que vivent les musiciens. »

« Ils nous payent de leur poche, dans l’esprit d’adopter un musicien, ajoute Luzio Altobelli. On pourra faire une petite parade dans la rue, ou encore jouer de nos balcons. Ça a l’air de rien, mais cela permettra à deux musiciens de faire une épicerie d’une semaine pour une famille de quatre ».

Quant au loyer, il sera peut-être, pour plusieurs musiciens en situation précaire, payé à partir d’une carte de crédit.

Dans le milieu, les principales sources de revenus proviennent de l’enseignement et des spectacles, poursuit Luzio Altobelli.

Simon Desgagné-Rousseau enseignait le solfège et la trompette dans quatre écoles de musique avant que tous ses cours soient annulés dans la foulée de crise. Il donne également des cours de solfège au service des activités culturelles de l’Université de Montréal, qui ont également été annulés pour une période indéterminée.

« Je suis employé sous contrat, dit-il. Les écoles attendent de savoir si elles vont avoir des fonds pour continuer ou non de payer nos salaires ».

Simon Desgagné-Rousseau a bien un petit coussin pour survivre, « mais il ne faudrait pas que la crise dure deux ans », dit-il.

Au service des activités culturelles de l’Université de Montréal, même les cours individuels ont été suspendus.

Les cours individuels en ligne, c’est la solution qui se profile pour maintenir une certaine offre d’enseignement à distance.

Dans la mesure où les restrictions de sortie pourraient s’intensifier, cela demeurera peut-être la dernière option disponible.

Pendant ce temps, d’autres initiatives se mettent en place pour permettre aux musiciens de continuer de jouer ensemble en respectant les quarantaines. En Italie, le pays le plus durement touché par le coronavirus après la Chine, Un artiste comme Andrea Gozzi prépare un site d’improvisation en ligne auquel des musiciens peuvent se joindre.

« Ça n’est même pas un show pour faire de l’argent, c’est juste une occasion de continuer de jouer ensemble pour le plaisir », dit Luzio Altobelli.

Parce que vraiment, peut-on imaginer un monde sans cigales ?