La belle saison du rap

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Atlanticrecords Lil Uzi Vert est un redoutable MC, le verbe retors, la prosodie limpide avançant avec la démarche chaloupée des stars du trap sur une rythmique à cliquetis.

Les amateurs de hip-hop ont de quoi se réjouir en cette saison anxiogène : l’année 2020 s’annonce déjà comme un grand cru pour les albums de rap, ici comme aux États-Unis. Regards sur trois incontournables récemment parus, À Zéro, du Montréalais MB, Eternal Atake, du rappeur de Philadelphie Lil Uzi Vert, et A Written Testimony, du Louisianais Jay Electronica.

MB annonce le printemps

Hormis des apparitions sur scène, ensemble ou en pièces détachées, le collectif montréalais 5Sang14 s’était tenu plutôt coi depuis son triomphe aux Francos l’été dernier. Le groupe s’apprête à annoncer plusieurs projets dans les prochaines semaines (à moins que la crise coronavirale le force à changer ses plans), et c’est MB qui sonne la charge avec cet envoûtant mixtape, À Zéro.

Mixtape ou bien album ? La question se pose tant ces seize compositions originales constituent un tout cohérent, esthétiquement conséquent, malgré la collaboration de plusieurs producteurs. Ensemble, les beatmakers Itshypnotic, Cheez Beats, Famous Beatz, Mojoke, YmgMilly, pour ne nommer qu’eux, érigent un écrin sonore homogène de rythmiques trap harmonieuses, parfois plus bondissantes sur la poignée de chansons plus pop telle que la ballade Marre (musique de Toosik), la pulsion tropicale quasi-reggaeton de Pleure Pas (duo avec LOST) et l’étonnante et accrocheuse Lannister, la sérieuse voix de MB coulant sur un rythme house léger signé Fifobeats.

Le rappeur ici mise autant sur sa prosodie finement cadencée et compréhensible — pas de syllabes mitraillées ou mâchouillées — que sur sa voix de chanteur, certes aidée par un soupçon d’Auto-Tune, sans perdre de son authenticité. Il appert que MB s’est ici inspiré du son trap-r&b popularisé dans la francophonie par les Français de PNL et le Belge Hamza : d’insidieuses bombes de club toutes aussi appréciables dans le confort, désormais encouragé par les autorités, de notre salon. Un disque s’écoutant en boucle pour laisser le temps aux plus efficaces (Droga, l’excellente collaboration avec Capitaine Gaza et Souldia nommée Cosa Nostra) de nous tirer l’oreille.

L’ovni Uzi

Avec Baby Pluto en introduction, on se croirait en terrain connu. Lil Uzi Vert est un redoutable MC, le verbe retors, la prosodie limpide avançant avec la démarche chaloupée des stars du trap sur une rythmique à cliquetis. À partir de Silly Watch, il se met à sérieusement déraper dans la voie de gauche : un trap lugubre empruntant à l’ambiance sonore des films d’horreur (ces sons réapparaîtront en cours d’écoute), puis arrivent POP, You Better Move et la sèche et minimaliste Homecoming, des chansons absolument singulières qui laissent croire qu’Uzi cherche à réinventer les codes du son trap si dominant sur la scène rap mondiale.

Puis arrive une I’m Sorry, sorte de chanson pop au refrain ultra-accrocheur, transportée par une rythmique déconstruite aux sonorités sucrées. Le grand écart, entre trap d’avant-garde et rap-pop aux orchestrations déroutantes — sur la douce Bigger Than Life, un chœur gospel se fraie un chemin jusqu’à nos oreilles à travers le chaos du rythme. Comme si cet excellent album n’imposait pas assez la présence de Lil Uzi Vert sur la scène rap américaine, ce dernier en a rajouté en lançant la semaine dernière la mixtape LUV vs. The World 2 à laquelle collaborent Young Thug, 21 Savage, Future et Chief Keef, entre autres collègues.

Un nouveau classique

Le joyau de la saison rap demeure toutefois A Written Testimony, de l’élusif Jay Electronica, sorte de rappeur culte sur la scène underground en raison de la prolixité (il n’avait auparavant que lancé un mixtape d’une quinzaine de minutes en 2007) et, surtout, de sa plume particulièrement bien taillée. A Written Testimony constitue ainsi son tout premier album, édité par Roc Nation, le label de Jay-Z, qui non seulement collabore à la plupart des chansons, mais propose lui-même ses meilleures rimes depuis longtemps : « My ancestors took old food, made soul food / Jim Crow’s a troll too, he stole the soul music / That’s the blood that goes through me, so you assumin'/ I could never sell my soul, they sold they soul to me », nargue Jay-Z sur The Ghost of Soulja Slim.

Jay Electronica sert quant à lui le petit-lait de son cahier de rimes. Le voilà, splendide, sur The Neverending Story : « Listen to everything from a lecture / From the honorable minister Louis Farrakhan / To Serge Gainsbourg or Madonna or a podcast on piranhas / What a time we livin' in, just like the scripture says / Earthquakes, fires, and plagues, the resurrection of the dead. » Le rappeur abonde sur le thème de la spiritualité et de l’Islam, se fait autobiographique à travers des images impressionnistes, avec sa voix doucement graveleuse et gavée d’émotions — sur A.P.I.D.T.A. à la fin de l’album, on l’entend rapper à propos de ses proches disparus le cœur coincé dans la gorge.

Sans le qualifier de « vieille école » en raison des ambiances cloud rap évoquées par les rythmiques de certaines chansons comme la dense The Blinding (avec Travis Scott), l’anesthésiante et puissante Universal Soldier, A Written Testimony trafique du soul, du blues et du jazz en bonnes doses entre deux ponctions de basse synthétique, conférant plutôt à l’ensemble un caractère intemporel. C’est le signe d’un classique, confirmé par le magnétisme de Jay Electronica, dont la voix et les propos commandent notre attention complète. Un splendide album, complètement à contre-courant des tendances de l’heure, admirablement écrit.

À Zéro // Eternal Atake /// A Written Testimony

★★★ 1/2 MB, 5Sang14 // ★★★★, Lil Uzi Vert, Atlantic ///  ★★★★1/2, Jay Electronica, Roc Nation